Nos confrères Kamel Daoud et Adlène Meddi ont essayé de répondre à l’occasion du Salon du livre de Boudjima qui a repris ses marques après l’éclipse sanitaire que tout le monde sait, à plusieurs questions d’actualité avec pour thème «Etre journaliste et écrivain au temps du Hirak».

Par Hamid Bellagha
Comment surfer entre des lignes rouges à ne pas franchir et comment passer entre les gouttes de l’autocensure et celles de l’éthique journalistique ?
Comment être et rester journaliste tous les jours de la semaine quand pour certains, le métier se résume à respirer uniquement l’air du Hirak, alors qu’ailleurs, et «pendant ce temps-là», la vie s’organise, se vit et se consume avec d’autres sons, d’autres musiques ?
Comment rester fidèle à ses principes et la ligne éditoriale de votre employeur quand votre plume risque de devenir aphone et que votre horizon ne dépasse pas une illusoire fiche de paie, quand les bureaux de poste consentent à vous permettre d’accéder à votre compte, pas si courant que ça ?
Comment noircir les pages d’un futur livre sur le Hirak en évitant de tomber dans le folklore fait de selfies et de «sitcom algéroises», dixit Kamel Daoud ?
A toutes ces questions et à bien d’autres, évidemment, nos confrères Kamel Daoud et Adlène Meddi, par ordre alphabétique, et surtout très émus, ont essayé de répondre à l’occasion du Salon du livre de Boudjima qui a repris ses marques après l’éclipse sanitaire que tout le monde sait, avec pour thème «Etre journaliste et écrivain au temps du Hirak».
D’emblée et sans prendre de pincettes, comme à son habitude, l’écrivain de «Meursault contre-enquête» estimera que seul «le travail journalistique de proximité paye» que les grandes envolées lyriques et les bonnes paroles ne suffisent plus et que les rencontres, comme celle de Boudjima, lui permettent de relativiser ses certitudes en les remettant «à l’échelle». Le tout dans un pays où le discours est «sur-politisé» et qu’après une visite à une administration quelconque, vous en ressortez avec «l’âme d’un révolutionnaire», suite à l’accueil hallucinant qu’a été le vôtre. Il estimera aussi difficile le double exercice journalisme/écrivain car «on ne peut écrire comme un Borgès ou Kundera, alors qu’on est interpellé par l’actualité».
Pour Adlène Meddi, le Hirak n’a pas été le déclencheur de la difficulté d’être journaliste, mais une continuation d’un métier «très faible» bien avant le 22 février, tout en estimant que «la presse algérienne avait raté le virage numérique dans les années 2000», permettant à une faune d’opportunistes tout aussi numériques d’accaparer le champ médiatique, tout en dénonçant la mise au pas annoncée ou espérée, c’est selon, des principaux journaux algériens par le chantage à la pub. C’est un peu le constat de la presse algérienne, à quelques encablures de l’avènement du Hirak, selon l’écrivain du polar «1994».
Pour revenir au Hirak, Kamel Daoud, chroniqueur du journal Liberté depuis quelque temps, estimera qu’entre «l’entêtement héroïque» de continuer à sortir les mardis et les vendredis malgré l’interdiction et le risque de la case prison, «politiquement complètement stérile», ou «les limites» avérées du mouvement, et au risque de «choquer» certains, tout en revendiquant «la liberté de se tromper», que «manifester n’est pas un programme politique» et «qu’il fallait s’organiser dès juin 2019». Une position et un avis partagés par moult personnes et personnalités qui verront en l’absence de représentativité du Hirak un bien qui aura causé beaucoup de tort à ce dernier, l’enfermant dans une impasse où il sera difficile d’en sortir.
Le boycott «bénéfique que pour les islamistes»
L’ex-concepteur d’El Watan Week-end, de son côté, jugera que certains partis politiques que l’on qualifie «d’opposition» se sont présentés comme «élite politique et ont pris la locomotive du Hirak», espérant s’approprier tout l’attelage, des partis «nés dans le cadre d’un système autoritaire» avec beaucoup de prébendes à travers la corruption déguisée en subventions ou de postes de députés dans une Assemblée aux ordres des puissants du moment.
Kamel Daoud reviendra sur le boycott des élections par certains et supputera qu’un ostracisme envers les urnes ne pourra être «bénéfique que pour les islamistes», donnant au passage les exemples légion dans plusieurs pays arabes et musulmans.
Pendant plus de deux heures, Meddi et Daoud (sans ordre alphabétique cette fois) se seront essayés au difficile exercice d’unir, si possible, les métiers de journaliste et d’écrivain. Des métiers honnis et admirés en même temps, et que les deux invités du Salon de Boudjima, qui a pris fin samedi, auxquels on souhaite un retour gagnant, ont déroulé à souhait devant un parterre de connaisseurs qui ne s’est pas fait prier pour titiller nos deux confrères, le tout servi dans un plat affriolant de démocratie et de l’écoute de l’autre, et c’est là, de l’avis d’un… journaliste, le plus important.