Au début de ce mois d’octobre, l’Algérie a accueilli une rencontre, animée par une soixantaine d’experts, afin de préparer l’élaboration du premier Rapport périodique quadriennal (RPQ) de l’Algérie, dans le cadre de la Convention 2005 de l’Unesco sur la «protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ». Salim Dada, point focal (représentant) de l’Algérie à la Convention 2005 de l’Unesco, aborde dans cet entretien les principaux points de cette convention ratifiée par l’Algérie en 2015, les différents axes lors de  la rencontre d’Alger  et son impact sur la politique culturelle en Algérie.

 Reporters : Tout d’abord, l’Algérie avait ratifié, en 2015, la Convention 2005 de l’Unesco sur la «protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles »,  pourquoi a-t-il fallu attendre 2019 pour que cette rencontre puisse voir le jour ?
Salim Dada : En effet, la Convention de 2005 a été enregistrée lors de la 33e session de la Conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), réunie à Paris du 3 au 21 octobre 2005. Les pays ayant ratifié cette convention doivent fournir tous les quatre ans un rapport sur la mise en œuvre de cette convention, d’où son nom, le Rapport périodique quadriennal. Il y a eu donc trois RPQ, en 2009, en 2013 et le dernier en date est celui de 2017. L’Algérie n’ayant ratifié la Convention 2005 qu’en 2015, dix ans plus tard, alors qu’elle avait participé à sa rédaction. En deux ans, elle n’a pu rédiger le RPQ 2017, faute de recul et de non-maîtrise technique de la rédaction d’un rapport aussi complexe et aussi exhaustif que celui du RPQ, traitant de la politique culturel et de la question de la diversité des expressions culturelles dans notre pays. Il faut dire aussi que la Convention 2005 est d’un abord difficile car elle touche presque à tous les aspects de la vie culturelle d’une société et fait impliquer, en plus de la culture et l’art, des secteurs très divers tel que le commerce, les finances, l’emploi, les affaires sociales, la communication, l’éducation, le développement, les statistiques, la planification, ainsi que la société civile. Logistiquement et méthodologiquement parlant, on était dans l’incapacité de rassembler une équipe nationale et des experts nationaux et internationaux pour la rédaction du rapport de 2017 dans les temps. Or, pour celui de 2021, l’Algérie, représentée par le ministère de la Culture, a déployé tous les moyens pour rendre son rapport avant la date deadline, le 30 avril 2020. D’où la consultation nationale multipartite qui a eu lieu les 1 et 2 octobre passé et qui rentre dans le cadre des préparatifs de la rédaction du RPQ 2021 de l’Algérie de la Convention 2005. 

Pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur les grandes lignes de cette convention 2005 de l’Unesco sur la «protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » ?
 Si on revient aux textes fondamentaux de la Convention 2005, il s’agit d’un traité international qui fournit un cadre politique pour la gouvernance de la culture. Cette convention reconnaît la nature spécifique de la culture comme un facteur important de développement économique et social et assure aux artistes, aux professionnels de la culture, aux praticiens et aux citoyens du monde entier la possibilité́ de créer, produire, distribuer-diffuser et jouir d’un large éventail d’activités, de biens et services culturels, y compris les leurs.
La Convention 2005 affirme que la culture n’est pas une marchandise. Les films, les livres, les arts visuels et la diversité des expressions culturelles contemporaines portent nos idées, nos identités et nos aspirations. Ils créent aussi de l’emploi, du développement et de l’innovation. Cette double dimension à la fois culturelle et économique est un aspect central des débats actuels sur le développement durable. Enfin, et contrairement à certaines appréhensions, tout à fait légitimes d’ailleurs, du sort de sa propre identité face à un monde hyper-connecté et à des cultures dominantes globalisantes, la Convention 2005 reconnaît le droit souverain des gouvernements à instituer des politiques publiques et des traitements préférentiels pour encourager la créativité́, favoriser l’accès des artistes aux marchés domestique et international et assurer que leurs œuvres soient réellement accessibles à un large public, de manière équitable. On compte 146 Etats membres de l’Unesco, dont l’Algérie, qui ont ratifié la Convention. 

En tant que représentant de l’Algérie à la Convention 2005 de l’Unesco, quels sont les principaux axes sur lesquels vous avez travaillé avec les experts algériens pour sa soumission qui est prévue pour le 30 avril 2020 ?
 Ma tâche en tant que point focal consiste à coordonner le contact, la collaboration et le travail entre les bureaux de l’Unesco à Paris, les bureaux de l’Unesco pour le Maghreb à Rabat et la délégation algérienne permanente à l’Unesco, avec nos instances locales, principalement le ministère de la Culture par le biais de la « direction des échanges et de la coopération », ainsi que les autres directions, en particulier, celle du « Développement et la promotion des arts », celle de « l’organisation de la diffusion du produit culturel et artistique » et celle du « Livre et de la lecture publique ». Je suis en contact également avec des inspecteurs et des conseillers du ministère, comme aussi avec des établissements conséquents dans la politique culturelle algérienne, tels que l’Onda pour la question des droits d’auteurs, le Cnal, que je préside pour la question des droits socioprofessionnels des artistes, le CNRPAH pour le volet socio-anthropologique des expressions culturelles, le CADC pour la production cinématographique, l’AARC sur la question de la mobilité des artistes, ainsi que d’autres instances publiques, telles citées dans ma première réponse, et qui agissent toutes, de près ou de loin, sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles dans notre pays. En tant que représentant de l’Algérie à la Convention 2005 de l’Unesco, il est aussi de mon devoir de composer une équipe nationale, d’une vingtaine d’acteurs et de représentants des différentes facettes de notre vie culturelle, de choisir des experts nationaux et internationaux, d’impliquer des rédacteurs et des traducteurs, afin d’accompagner et mettre en bon termes la rédaction du Rapport périodique quadriennal 2021 de l’Algérie de la Convention 2005. Il est de ma mission aussi de veiller à ce qu’il y ait une publication nationale de ce rapport, en arabe et en français, afin que la tutelle, les artistes, les intellectuels et le public algérien, bénéficient tous de ce dont va aboutir ce rapport. On se fixe le Sila 2021 comme objectif ! 

Lors de cette consultation multipartite, quels ont été les principaux objectifs et les priorités exposés dans le cadre de la promotion de la diversité des expressions culturelles en Algérie ?
 Cette première « Consultation nationale multipartite », qui a eu lieu les 1er et 2 octobre 2019 au Radisson Blue Hotel à Hydra, a été organisée par le ministère de la Culture, l’Unesco et l’Agence suédoise de coopération internationale pour le développement (ASID). Depuis 2014, l’Unesco anime un programme de renforcement des capacités pour le suivi des politiques avec le soutien de l’Agence suédoise. Ce programme vise à renforcer les capacités humaines et institutionnelles des organisations gouvernementales et de la société civile dans les pays en développement, en fournissant une assistance technique pour l’élaboration des Rapports périodiques quadriennaux (RPQ). Les rapports périodiques constituent une obligation statutaire. Ils évaluent l’impact des politiques et mesures mises en œuvre pour stimuler les secteurs culturels et créatifs et permettent ainsi de créer une plateforme pour engager un dialogue durable sur les politiques, reconnaître le travail accompli dans les secteurs culturels et créatifs et identifier des domaines dans lesquels des investissements et des ressources humaines et financières sont nécessaires. La première consultation algérienne a été ouverte par Sâaden Ayadi, directeur de la coopération et des échanges et représentant du ministre de la Culture de l’Algérie, Mme Golda El Khoury, directrice du Bureau de l’Unesco pour le Maghreb et l’Ambassadrice de Suède en Algérie,  Mme Marie-Claire Swärd Capra. Pour introduire l’assistance à cette Convention, Karim Hendili, responsable du Programme culture du Bureau de l’Unesco pour le Maghreb, a fait une présentation des principes généraux et les objectifs de la Convention de 2005 ainsi qu’une présentation du projet de renforcement des capacités et de la méthodologie d’élaboration des rapports périodiques en vue du rapport mondial de 2022. Quant à Mme Melika Medici, spécialiste de programme, secteur de la culture de l’Unesco, elle a fait une introduction aux outils de suivi de la convention. Afin de présenter le contexte et des priorités culturelles en Algérie, Mme Nabila Rezaig et MM. Nouredine Athmani, Samir Lahouel, Noureddine Bouguendoura, Djamel Foughali, cadres supérieurs au ministère de la Culture, ont chacun parlé de leur secteur de responsabilité au terme  des politiques culturelles algériennes de promotion de la diversité des expressions culturelles ainsi que les réalisations majeures consécutives à la mise en œuvre de la convention de 2005 en Algérie. Chaque session était suivie d’échanges et de débat fort intéressants venant de la part de l’assistance, des participants et des invités à cette consultation, dont le nombre dépassait les soixante personnes. 

Pourriez-vous aussi nous parler de votre intervention lors de cette consultation en tant que président du Conseil national des arts et des lettres ?
 Effectivement en tant que président du Conseil national des arts et des lettres (CNAL), j’ai saisi l’occasion de cette consultation afin de présenter les acquis sociaux professionnels des artistes en Algérie depuis la création du CNAL, en 2011, jusqu’aux derniers accords qu’on vient d’établir avec le ministère des Finances et les compagnies d’assurance (SAA-CAAR-CAAT). Comme j’ai parlé des nouvelles réformes qu’on est en train d’effectuer dans le dossier de la nomenclature des métiers artistiques dans les arts et le lettres, ainsi que celui du nouveau canevas de dossier de demande de carte d’artiste et, enfin, le nouveau texte de loi de cette dernière qui apparaîtra en 2020. Lors des échanges, les membres du CNAL présents à la consultation ont enrichi chacun le débat par leurs connaissances et le récit de leurs expériences au sujet de la situation et le droit de l’artiste en Algérie. 
Concrètement, quels seraient l’apport et l’impact de ce rapport pour la culture algérienne dans un contexte sociopolitique en pleine effervescence ?   
 Déjà, cette consultation a eu le mérite de nous réunir sur des questions qui nous concernent tous, à savoir celles de « la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » dans notre pays. Elle a également donné lieu à des échanges constructifs et nous a permis de définir les futurs membres de l’équipe nationale. Ce qui nous plonge déjà au deuxième temps de la rédaction de ce rapport, l’Atelier de formation qui va avoir lieu du 4 au 7 novembre prochain, avec la présence d’un expert international, l’assistance d’un expert national et la participation de l’équipe nationale qui est presque déjà identifiée. 

En tant qu’artiste, musicien, compositeur et chef d’orchestre et, également, en tant que chercheur musicologue au CNRAPH, quelles sont vos attentes par rapport à une réelle dynamisation de la culture en Algérie ?
 Sur le plan personnel, je me réjouis de cette nouvelle responsabilité. Représenter l’Algérie à l’Unesco est sans doute un grand honneur. Chapoter une opération complexe et délicate, telle que rédiger le premier Rapport périodique quadriennal de l’Algérie relatif à la Convention 2005 de l’Unesco sur la « protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » est d’un point de vue intellectuel et citoyen un devoir et un privilège pour moi et pour toute mon équipe. Notre souhait est que ce rapport sera un outil nécessaire et pratique pour évaluer où en sont exactement les politiques culturelles engagées dans notre pays. L’objectif est donc d’analyser objectivement les points de force, les progrès, les défaillances, les erreurs de nos pratiques en matière de politiques culturelles. Sur le plan politique, le RPQ 2021 de l’Algérie de la convention 2005 permettra à l’Etat d’élaborer et de mettre en œuvre des politiques et mesures de soutien à la création, la production, la distribution et à l’accès aux biens et services culturels.