Propos recueillis par Nordine Azzouz
Reporters : Roman ? Nouvelles emboîtées dans un même texte ? «Molière m’a tuer» que vous venez de publier en Algérie aux Editions Frantz-Fanon est d’une structure déroutante. Plus on avance dans sa lecture, plus on se pose des questions, elles-mêmes paradoxales s’agissant d’une fiction. Qui en est vraiment le narrateur ? Qui sont réellement ses personnages qui semblent «vivre» et évoluer par eux-mêmes, échappant à l’auteur que vous êtes…
Salah Guemriche :
En fait, le titre a failli être : «Six auteurs en quête de personnages» ! En écho évidemment aux «Six personnages en quête d’auteur» de Pirandello. Il s’agissait, au départ, de réunir plusieurs auteurs dans une résidence d’écriture avec pour objectif l’écriture d’une saga à plusieurs entrées, mais avec une contrainte, une énigme commune aux six fictions et un héros partagé.

«Un roman qui ne veut pas en être un», lit-on en note inaugurale et explicative de «Molière m’a tuer» : le texte, nous avise-t-elle, n’est pas d’une narration traditionnelle. C’est une autofiction dont les protagonistes sont des «intermittents» et des saisonniers, allions-nous dire, du spectacle de la fiction. Qu’est-ce que c’est au juste ?
Ah ! Là, c’est un pur délire d’auteur. Les personnages intermittents sont recrutés, pour ainsi dire, par chacun des six auteurs. L’auteur que je suis, quand il se trouve en situation de lecteur, se lasse de la structure romanesque convenue, une fiction sans aspérités, parfois sans surprise.

Pourtant, il semble bien qu’au-delà de cette catégorisation d’autofiction, «Molière m’a tuer» tend vers autre chose, la déconstruction textuelle, l’inventivité, le brouillage entre les genres littéraires… La création littéraire est-elle aussi un jeu pour vous ?
Comme le dit un moment mon narrateur, «contrairement à ce que l’on peut penser, le plaisir de la lecture peut aussi bien se retrouver dans l’égarement ou la déstabilisation du lecteur. La linéarité, parce qu’elle coule de soi ou qu’elle s’impose à l’esprit, finit parfois par engourdir les sens, la perception, voire l’imaginaire». Or, l’imaginaire du lecteur compte dans le travail de l’auteur.

Adam Thirlwell, auquel le narrateur de «Molière m’a tuer» semble avoir une grande sympathie, Kundera, Brecht, Queneau et son «Vol d’Icare» sont, comme d’autres auteurs, très présents dans votre roman. Leur évocation est-elle, pour vous, une manière d’incarner (ou de légitimer) ce jeu littéraire où le cœur de l’intrigue serait l’écriture elle-même, le style ?
Tout à fait ! Comme je cours le risque de déstabiliser le lecteur, j’avais besoin de «parrains», en quelque sorte. Des auteurs qui ont déconstruit la matière romanesque. Kundera est mon maître à écrire, comme on a un maître à penser. Et c’est ma découverte du Britannique Adam Thirlwell, avec son ouvrage «Le livre multiple», qui m’a rassuré et confirmé dans ma volonté de tenter l’expérience, avec ce «roman qui ne veut pas en être un», comme le dit joliment Thirlwell.

Comment doit-on appeler cela, roman (moderne) de la déconstruction ? Esthétique oulipienne ?
Oh ! L’esthétique oulipienne, il paraît que je l’avais déjà appliquée, d’après mon éditeur François Guérif, il y a plus de vingt ans, dans mon roman noir «L’Homme de la première phrase» (lequel était, soit dit en passant, dédié à la mémoire de l’ami Tahar Djaout)… Il faut savoir que l’Oulipo («Ouvroir de littérature potentielle») s’est d’abord appelé «Sélitex» pour «Séminaire de littérature expérimentale».

Outre Thirlwell et Kundera, «Molière m’a tuer» est peuplé de noms prestigieux ou à succès comme ceux de Hugo, Proust, Cervantès, Pirandello, Bernanos, Grass, Kateb Yacine, Régine Deforges, Robert Scipion et d’autres. Ecrire, c’est aussi rendre hommage aux grands disparus ?
Comme je l’ai dit, j’avais besoin de «parrains», de référents, pour ainsi dire. Et comment ne pas penser à Kateb Yacine, dont il est dit dans mon roman, qu’aujourd’hui «Nedjma» n’aurait pas trouvé d’éditeur, à cause de sa structure «chaotique», selon les premiers lecteurs. Quant à Cervantès, son Don Quichotte qui fait la couverture magnifiquement illustrée par l’ami Mustapha Boutadjine, symbolise bien le combat, surréaliste, de mon héros contre ce qu’il appelle les «accords déviants». Régine Deforges, à qui je fais un clin d’œil avec la bicyclette bleue en couverture, je l’avais bien connue et je garde d’elle un souvenir prégnant.

Il est question d’Annie Ernaux également. Elle vient de décrocher le Nobel de littérature…
Coïncidence ! Alors que mes personnages «intermittents» fustigent les auteurs d’autofiction – ce qui est normal, cela les met au chômage, pardi ! – Larbi, lui, prend la défense d’Annie Ernaux, pour une position qui est aussi la sienne. Je rappelle les mots d’Annie Ernaux : «Je n’accepterai jamais qu’on lie mon travail à une identité raciale et nationale me définissant contre d’autres». Larbi ne pouvait qu’être d’accord avec elle, non ?

Venons-en au principal et curieux personnage de votre roman, qui se prénomme tantôt Larbi.fr tantôt François.dz. Quel sens y a-t-il à chercher dans cette façon de lui flanquer des noms (ou des prénoms) de domaine et d’identifiant de site web ?
Oh ! Disons que c’est pour mieux caractériser sa «bipolarité», entre guillemets. Une bipolarité culturelle et linguistique. Avec des noms de domaines, oui, parce qu’il est à lui seul un domaine !

Ce protagoniste à deux têtes ou à deux pôles est un impitoyable chasseur de fautes de français, un «Mejnoun Molière» qui déteste les «accords déviants» de la grammaire et de la syntaxe et s’attache à les combattre alors que son pays fête l’anniversaire, le 60e, de son indépendance. Il y a de la subversion dans son combat pour la langue du grand dramaturge…
Il l’aurait pu l’être, dans la subversion, pour la langue arabe. Quelle que soit la langue, il tient à ce que l’on respecte les règles. Il y a un peu de moi, je l’avoue. Personnellement, comme je ne maîtrise pas l’arabe dit «littéraire», je ne m’aventure pas à en faire usage, par respect. Oui, toute faute de syntaxe (et je ne parle pas des fautes d’orthographe, ce qui peut arriver à tout le monde, des «fautes d’inattention», comme on dit) me détourne instinctivement du texte que j’étais en train de lire. Le plus désolant, c’est que des écrivains et des universitaires parfaitement francophones, que je lis sur Facebook, négligent leur syntaxe. Notre Larbi avait un jour entendu Senghor citant cette phrase d’Anatole France : «Le premier peuple du monde est celui qui a la meilleure syntaxe». Et depuis, toute atteinte à la syntaxe ou à l’orthographe lui vaut ce fameux grincement des dents qui, sans le savoir, le trahit…

Notre héros a également une perception propre – sévèrement amusante ou savoureusement critique – des milieux littéraires et de l’édition en France. On suppose que c’est la vôtre aussi, n’est-ce pas ?
Absolument. C’est du vécu. Et cela, je le constate depuis deux décennies. L’édition en France n’est plus ce qu’elle était. Tout particulièrement, quand il s’agit de littérature francophone algérienne. Longtemps, des proches ont cru voir chez moi de la parano. Peu à peu, ils ont fini par me donner raison… Aujourd’hui, un manuscrit d’auteur algérien n’est accepté par l’édition française, et même si les qualités littéraires ne sont pas en cause, que s’il répond à l’idéologie en vogue, celle qui privilégie un certain révisionnisme historique ou un essentialisme assumé par l’auteur en question au détriment de sa société d’origine.

Dans votre roman, l’humour est débordant et se manifeste dans le récit et les discours de votre roman par l’évocation de Slim et de Fellag entre autres. Selon vous, «tout est condamné à être risible», comme dit, pardon de le citer encore une fois, Adam Thirlwell ?
Risible, pas précisément. Mais cocasse. Qui prête à sourire, oui, mais à des fins de dédramatisation. Entre humour noir et démystification.

Même en écriture ?
Surtout, en écriture ! C’est tout l’intérêt de la fiction ; une liberté totale que ne permet pas un essai, par exemple. Ce qui n’exclut pas la rigueur.

Etes-vous un adepte de l’esthétique de la désinvolture ?
Si la désinvolture ne verse pas dans l’indélicatesse et la sous-estimation de la réalité, oui.

La francophonie en littérature semble être le grand sujet de «Molière m’a tuer». «Sans la francophonie, il manquerait à la bibliographie nationale de la France des œuvres majeures», lit-on à travers la narration de votre roman. Réalité ou revendication militante d’un auteur qui écrit très bien en français ?
Les deux à la fois. Il n’y a qu’à faire le tour de ces cinquante dernières années pour s’en convaincre. Cela dit, la langue, comme outil, est à distinguer de sa «nationalité». Toute langue appartient à qui la maîtrise. Ce fut bien le cas de la langue arabe durant des siècles. Il faut rappeler que même un savant comme Meïmonide avait écrit ses ouvrages les plus importants en arabe : des Aphorismes, des Glossaires de matière médicale, un traité de logique aristotélicienne, et surtout le célèbre «Guide des Egarés». Cela ne veut pas dire qu’il dédaignait l’hébreu, mais le contexte et la période lui dictaient de s’exprimer dans la langue la plus influente du moment, celle de la Cordoue du XIIe siècle.
Pour revenir à nos jours, et à l’édition, je maintiens ce que j’ai dit plus haut, dans la production littéraire d’auteurs francophones d’Algérie, les éditeurs ont depuis vingt ans leur préférence en matière de contenu. Une préférence de parti pris. Idéologique.

Comment faire entendre cette réalité et la faire comprendre alors que la littérature francophone, en France, n’est pas si visible que cela, et qu’elle reste cantonnée dans un certain rayon ?
Ah ! Là, on touche à un tabou. Du moins, s’agissant d’auteurs algériens. L’édition en France s’est politisée ou plus exactement elle s’est idéologisée. Et la critique littéraire suit… Mais déjà, Mohamed Dib avait pointé les défauts des critiques littéraires, lorsqu’il écrivait : «Sur un certain point, ils se ressemblent tous, qu’ils tâcheronnent pour une feuille de droite ou une feuille de gauche, sans jamais se soucier de ce que nous apportons, nous, à la langue française» ! C’était dans une revue espagnole Hesperia Culturas Mediterrâneo.

Votre livre sortira bientôt en France où le comédien Francis Huster, familier du répertoire de Molière, appelle depuis des années à le faire entrer au Panthéon. Etes-vous sensible à son exhortation ?
Absolument ! Mon intérêt pour le répertoire de Molière remonte aux années-lycée, à Annaba, au lycée Saint-Augustin. Après Racine, Molière était mon auteur préféré. Il faut savoir ou se rappeler que ses pièces étaient souvent traduites et jouées chez nous, contrairement à une affirmation déplorable de l’un de nos célèbres écrivains que je n’ai pas besoin de nommer… Comment peut-on, à son âge, ignorer que des pièces maîtresses comme «Le Malade imaginaire» et «Le Bourgeois gentilhomme» furent adaptées et montées par le très populaire Boubagra (Hassan El Hassani) ? Ce qui, aujourd’hui, lui aurait valu une fatwa à notre Boubagra national, une vraie, pas une fausse fatwa, plutôt de convenance, comme en a profité un autre de nos écrivains ! C’est que Molière était un orfèvre dans la satire, pour pointer les défauts de ses contemporains. Son théâtre raillait les snobs comme les dévots. Et puis, quelle langue ! Oui, Molière mérite amplement d’entrer au Panthéon ! Et, en réclamant cela, le comédien Francis Huster ne cherche qu’à honorer un auteur dont le nom à lui seul est un patrimoine ! On dit bien «la langue de Molière», pas «la langue de Voltaire»…