Reporters : Après un report dû à des considérations administratives, les acteurs des «dynamiques de la société civile» vont se rencontrer, le 24 août prochain, pour une initiative destinée à rapprocher les forces en présence dans le champ politique national. Pendant ce temps, l’Instance de dialogue et de médiation semble avancer dans son idée de conférence nationale… Que pensez-vous de toutes ces évolutions ?
Saïd Salhi : Les «dynamiques de la société civile» sont le résultat d’un processus politique en cours depuis plusieurs mois et dont l’objectif est de parvenir à trouver la solution la plus consensuelle et la plus juste à la crise politique et institutionnelle que traverse le pays. Elles découlent de la rencontre du 15 juin dernier et de la feuille de route consensuelle qui y a été adoptée. Elle a réuni un nombre important d’acteurs associatifs – 150 associations de différents horizons et tendances- qui assument leur engagement public, parce qu’on ne joue pas avec le peuple et le devenir d’un pays. Ils travaillent aujourd’hui à créer la synergie nécessaire entre tous les courants qui militent pour un véritable changement en Algérie. Je parle notamment de l’initiative du pôle démocratique du 26 juin – qui plaide pour un processus constituant- et celle des forces du changement, c’est-à-dire celle du 6 juillet, qui prône la solution par la tenue d’une élection présidentielle. Pour ma part, en tant que militant, j’estime que la meilleure voie est de chercher un compromis entre ces trois initiatives, en fixant les points de convergences et en aplanissant les divergences. Et comme ces points de convergence sont nombreux et concernent l’ouverture du champ politique et médiatique, le respect des libertés et la libération de tous les détenus d’opinion, j’estime qu’on a des chances d’arriver à un résultat. Pour ce qui concerne l’Instance de dialogue et de médiation, ce «panel» que dirige Karim Younès, j’estime qu’il souffre d’un vice rédhibitoire depuis son installation.

Que voulez-vous dire ?
Le panel a entamé sa mission en perdant sa neutralité et sa crédibilité, donc, en prenant position dès le début en faveur de la feuille de route du pouvoir, qui veut aller coûte que coûte et dans les plus brefs délais vers une élection présidentielle. Cette position lui enlève toute légitimité à plaider la médiation et à l’assumer en tant qu’intervenant neutre dans la crise et dans la confrontation politique entre le pouvoir, qui cherche à maintenir le statu quo, et des forces d’opposition, qui militent pour la transformation démocratique du pays, et rester au diapason du Hirak et de ses revendications. Au sein du panel, il y a, par ailleurs, un flagrant manque de cohérence dans le discours. Ce que dit Karim Younès, à titre d’exemple, n’est pas conforme à ce que dit Amar Belhimer ou la constitutionaliste Fatiha Benabou. Les trois personnalités, me semble-t-il, tiennent des propos contradictoires présentant le dialogue, tantôt comme un canal de concertation pour poser tous les problèmes, tantôt comme un instrument dont la finalité n’est rien d’autre que l’organisation d’une élection présidentielle. De plus, on ignore au nom de quelle partie le panel agit-il ? Est-ce au nom du chef de l’Etat Abdelkader Bensalah ou celui du chef de l’état-major, Gaïd Salah ? Ces ambiguïtés ne sont pas pour inciter à l’adhésion à l’action du panel.

Dans le cas où ces ambiguïtés sont levées, le panel sera-t-il en mesure de poursuivre son travail ?
Au départ, on a cru à une instance de dialogue et de médiation neutre, à un dialogue ouvert, réunissant toutes les parties sans exclusion, mais on a découvert par la suite des propos, des pratiques qui ont trahi un autre objectif… Du moment que le panel prend position en qualifiant les partisans de la transition d’aventuriers, je considère qu’il joue le rôle du pouvoir, car il tient le même discours que lui. Si on cherche des sous-traitants, moi, je refuse de l’être… Le peuple, qui sort chaque vendredi depuis pratiquement six mois, est souverain. La délibération se fait dans la rue et tout le monde a constaté que dans les trois dernières marches populaires, le verdict est clair, solennel et ne prête pas à équivoque. Le peuple rejette et récuse le processus, la composante et l’objectif du panel. Le peuple est resté cohérent, sans que rien ne change pour lui. Il est resté sur ses positions, dans la constance et le pacifisme. La balle est dans le camp du pouvoir. C’est à lui de rectifier et de revoir sa copie. La rue est toujours patiente, elle évite la confrontation, mais le pouvoir n’a pas bougé d’un iota ; depuis le 18 avril jusqu’à maintenant, son unique objectif est d’aller vers une élection présidentielle, cela est du mépris, de l’entêtement et de l’aventurisme. Le sentiment le plus blessant pour l’opinion, c’est celui de voir le pouvoir vouloir tenter un coup de force. C’est cela, d’ailleurs, qui a fait sortir les gens le 22 février. Le pouvoir en place doit être à l’écoute et tirer des conclusions des expériences récentes.

En résumé, vous n’êtes pas favorable à une élection présidentielle en l’état ?
Ceux qui travaillent aujourd’hui autour de l’élection présidentielle, sans préalable, sans garanties et sans une refonte de l’Etat, prônent une fausse solution en contradiction avec les leçons du mouvement du 22 février, qui insistent sur la nécessité d’engager des réformes et une refonte de l’Etat et de ses institutions. Le pays a besoin avant tout d’instances capables de permettre au peuple d’exercer réellement et de manière authentique la volonté populaire. Pour cette raison et d’autres, on n’a pas le droit de décevoir ou de casser l’élan historique que vit le pays. Un éventuel échec du mouvement populaire pour le changement sonnera le glas du pays. Personnellement, je refuse de m’inscrire dans un dialogue préfiguré, préétabli et fixé à l’avance… Il faut laisser le peuple, les consensus et les compromis émerger et se construire. Ce peuple doit s’autodéterminer et décider et qu’il sente que c’est son processus et sa réalisation qui ont émergé de ses tréfonds.