entretien

À l’occasion du colloque international intitulé «Les voies/voix interculturelles des langues et des cultures», le président du colloque, le docteur Saïd Khadraoui aborde les grandes lignes de cette manifestation, ses objectifs ainsi que la problématique du rôle des universitaires dans la consolidation des liens entre l’université et le grand public.

Reporters : Le colloque prévoit de réfléchir et de débattre de l’interculturel, des échanges et des interactions dans la relation langue/culture. Pourquoi le choix de cette thématique ?
Saïd Khadraoui : L’idée de débattre de la problématique de l’interculturel a été dictée par la conviction que l’être humain est par essence un être culturel. C’est donc ce principe qui autorise à dire qu’il n’existe pas de langue et de discours qui ne portent pas de traces (inter)culturelles. Partagé par toute la communauté universitaire et scientifique, ce principe trouve toute sa légitimité et laisse affirmer que tout est culturel, que partout il y a culture, dans le sens où aucun discours n’est à l’abri de l’influence productive de la culture. Même les différences culturelles sont porteuses de richesse puisqu’elles incitent à la réflexion. Dans un sens et au vu des axes soumis à la réflexion, il serait essentiellement question de voir comment la compréhension d’un discours est possible à travers les frontières culturelles. Au carrefour de toutes les disciplines, notamment celles des sciences humaines et sociales, il nous a semblé nécessaire d’interroger cette notion pour tenter de montrer, d’une part, que le discours sur l’interculturel est celui du regard croisé et de l’indispensable complémentarité et, d’autre part, l’existence de relations entre les éléments du triptyque : lecture-compréhension-interprétation et pensée (inter)culturelle. Tel que nous le considérons, l’interculturel est à voir ici comme une activité mentale constructive de l’esprit. À ce titre, il est le discours de la compréhension de l’autre car «en comprenant l’autre en se comprend mieux soi-même». C’est pourquoi, nous estimons, à la suite de Wierlacher, qu’«il faut non seulement respecter la pluralité des interprétations [des discours] relatives à la culture, mais il faut la rendre possible».

Est-ce pour cela que vous avez opté pour une démarche pluridisciplinaire afin d’aborder la réflexion sur la relation langue/culture ?
Dans un monde où tout le monde emprunte à tout le monde, il s’avère logique d’avancer que tous les discours empruntent à tous les discours. Dans cette perspective, nous affirmons qu’il n’existe pas de discours autosuffisant, que l’isolement total de l’être humain n’existe pas. Et pour reprendre les propos de D. Maingueneau, nous dirons que le discours ne prend sens qu’à l’intérieur d’un univers d’autres discours à travers lequel il doit se frayer un chemin. D’où l’intérêt de la pluridisciplinarité en matière d’études (inter)culturelles, perçues ici comme champ de recherche pluriel et évolutif et acte d’hospitalité, du moment que la culture préexiste à tout discours et à toute réflexion. C’est cette pluridisciplinarité qui nous a amenés à donner la parole à des personnes de diverses spécialités. Inscrit dans un cadre (inter) culturel, le rapport de la langue à la culture valorisera le processus interprétatif des discours culturellement étrangers au discours tenu pour commun ou habituel.

Quels pourraient être les rôles de la langue et de la culture dans un contexte de globalisation, où nous assistons à beaucoup de changements, à la fois la prise de conscience du potentiel de l’être et de la richesse de l’autre et, en même temps, à un repli sur soi ?
À l’ère de l’éclatement des frontières et du développement des moyens de communication, un nouveau discours sur soi et sur l’autre commence à émerger, même si aucun être ne peut échapper à la mythologie de sa culture. Aujourd’hui, et plus que jamais, le rapport de soi à l’autre est de nature relationnelle dans le sens où, comme disait Herbert Christ, «chacun est autre pour l’autre, mais il est moi pour lui-même. Il est l’autre seulement du point de vue de son autre et moi de son propre point de vue». Quant à la question du repli sur soi, je pense qu’elle est révolue. De nos jours, l’être humain n’est pas écartelé entre le soi et l’autre. Au contraire, il est les deux à la fois. Cela se comprend parce que les langues et les cultures participent grandement à l’universel échange des spécificités. C’est pourquoi, l’interculturel semble trouver, aujourd’hui, une justification d’ordre universel.

Selon vous, quelle serait la démarche pour dépassionner les débats autour de cette relation problématique et délicate entre langue et culture, qui passionne, voire même enflamme les débats, notamment sur les réseaux sociaux ?
Désormais, on ne peut pas aller contre l’histoire. Et agir dans la perspective du principe ni excès ni négligence dans l’ouverture sur autrui serait à notre sens la meilleure démarche pour s’ouvrir sagement sur le monde et, par conséquent, dépassionner les débats autour de cette question. S’ouvrir sur les autres langues et les autres cultures sans se départir de soi et sans être à la remorque des autres, serait aussi une attitude responsable et sage qui participe au recul des frontières et milite pour instaurer un dialogue pacifique et pacifié avec toutes les langues et toutes les cultures.

Selon vous, le «déficit» en termes de présence des universitaires dans les médias est-il à imputer à la démarche de l’universitaire ou à d’autres raisons ?
C’est une question de fond, même si le mot «déficit» est loin de refléter la situation et la réalité chez nous. Par contre, l’inscription de votre question dans le contexte contemporain de l’Algérie autorise à affirmer que l’universitaire algérien est totalement «décontextualisé», voire même démissionnaire. Cet état de fait est très inquiétant pour l’université algérienne et l’avenir du pays. Aujourd’hui, nous constatons que les quelques rares universitaires qui interviennent dans la presse campent malheureusement sur des spéculations d’ordre politique et idéologique, voire pragmatique, d’où est évacué l’esprit universitaire en corrélation avec la question suivante : quelle université pour quelle Algérie ? Ceci est une manière de dire que la véritable question dépasse le couple présence/absence de l’universitaire dans les médias.
Il serait mieux de penser comment l’université (re)devient, par les efforts de tous ses acteurs, un espace où l’on enseigne et transmet le savoir en même temps qu’un espace de réflexion et de recherche au service du savoir et de la société.

Qu’en est-il de la nouvelle génération d’étudiants ? Sont-ils préparés et formés à jouer ce rôle de lien et de passeur entre l’université et le grand public ?
Il faut avouer qu’à l’université, les véritables préoccupations scientifiques font défaut à cause de l’incapacité de ses acteurs de s’écouter intellectuellement et scientifiquement, notamment quand il s’agit de débattre des grandes et délicates questions sur lesquelles reposent l’avenir de l’université et le destin de tout un pays.
C’est pourquoi, le rapport de la nouvelle génération d’étudiants, et de toute l’université, à la société se fait en grande partie sous la forme de «dialogue de sourds». Tel que nous le constatons, l’environnement social, politique, idéologique n’est pas fait de telle sorte que les attitudes soient favorables à une relation efficace entre la composante universitaire et le grand public, voire la société.
Par conséquent, il faut reconnaître, au risque de cacher le soleil avec un tamis, que notre université connaît de graves dysfonctionnements et distorsions dans sa gestion, pédagogique et scientifique et même administrative (instabilité et réformes à longueur d’année).
C’est pourquoi, nous considérons que le rapport de l’université à la société nous invite d’emblée à statuer sur la nature de ce rapport, censé être une affaire purement académique et scientifique, dès lors qu’on place l’université à la croisée de l’impératif développement national et des enjeux de la mondialisation.