Reporters : Le Représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, chef de la Mission d’appui des Nations unies en Libye, Ghassan Salamé, a achevé hier une visite de travail en Algérie. Cela conforte-t-il le rôle de l’Algérie dans la quête d’une solution pour la crise ?

Saïd Kasmi : Effectivement, la visite effectuée par Ghassan Salamé dans ce contexte précis, et vu les derniers développements en Libye sur les plans politique et sécuritaire, atteste du rôle que peut accomplir l’Algérie, ou du moins ce qui est attendu d’elle. Surtout que les différentes entités libyennes ont fini par croire en l’importance de privilégier la solution politique pour une sortie de crise, l’approche défendue par l’Algérie depuis le début de la crise en Libye en 2011. Cette approche est considérée comme la seule voie devant permettre une solution. Parmi ces développements, il y a eu le retour sur la scène politique de Seif El Islam El-Ghadafi, avec des signes de son replacement dans la nouvelle carte politique. Il y a eu également la rencontre Haftar-Al Serradj, en marge de la réunion de Palerme (Italie), au mois de novembre dernier. L’Algérie considère ainsi que cette visite du représentant spécial du secrétaire général de l’ONU est une réaffirmation de sa vision et un prélude à l’exécution du plan onusien pour la Libye.

Les évolutions intervenues récemment en Libye sur le plan politique et sécuritaire, ainsi que sur la mise en œuvre des mesures arrêtées dans le cadre du Plan d’action de l’ONU pour le règlement de la crise libyenne, sont-elles de nature à nous rapprocher d’une solution ?

Il semble que les différentes parties de la crise libyenne se sont convaincues, après sept longues années de crise vécue par le pays, marquées par la propagation d’armes et la présence de groupes terroristes, de l’impératif d’œuvrer pour une solution pérenne à la crise multidimensionnelle que traverse le pays. Dans les études des crises internationales, il y a le concept de la « maturation d’une crise », qui évoque le stade dans lequel les parties en conflit acceptent les solutions proposées après s’être rendu compte de l’impossibilité de parvenir à une victoire totale. Il faut noter que la rencontre Haftar-Al Saradj à Palerme (Italie) au mois de novembre dernier a ses significations. Elle peut introduire en effet d’autres étapes de nature à asseoir les fondements d’une solution politique qui libérerait la Libye de cette situation de crise.

La crise libyenne perdure-t-elle seulement à cause de la multitude d’acteurs internes ?

Non. La crise libyenne a été fortement aggravée par les ingérences externes, dans la mesure où ces forces impliquées dans cette crise – l’OTAN, la France, l’Italie, l’Egypte, les Emirats arabes unis -, ont contribué à l’enlisement de la situation en exploitant les luttes fratricides entres les différentes parties libyennes et les milices armées.
Il faudrait relever que ces parties internes n’auraient pas pu continuer dans la logique de l’affrontement si elles n’avaient pas trouvé de l’appui de la part des forces externes. Nous ne devons pas perdre de vue aussi que la forme de la lutte pour la prise du pouvoir en Libye après la chute de Kadhafi constitue une représentation du tribalisme qui structure la société libyenne. Donc la persistance de la confrontation a été alimentée par des éléments et des facteurs internes tout en trouvant un appui sur les ingérences externes qui ont attisé la crise et prolongé sa durée. Conséquemment à ces facteurs, les parties libyennes, le gouvernement d’Al Serradj et le groupe de Haftar, appréhendent une victoire ou une défaite militaire en fonction de ce qu’elles reçoivent en termes de soutien externes. Ce qui a confié aux parties libyennes de la crise le rôle de sous-traitants pour des forces régionales et internationales en lutte pour le partage des zones d’influence en Libye. Je pense, dans ce sens, que le maréchal Haftar, qui avait mené au départ, « la bataille de dignité » contre les milices armées, n’aurait pas continuer à s’opposer par la suite au gouvernement d’entente nationale, reconnu par la communauté internationale, s’il ne bénéficiait pas du soutien émirati, français, égyptien et russe par la suite. Les puissances européennes, notamment la France et l’Italie (ancien colonisateur de la Libye), courent derrière des intérêts de reconstruction et des contrats pétroliers. Ce qui a donné lieu à des luttes par procuration et la Libye est devenue, par conséquent, un Etat failli où a disparu tout symbole d’un Etat, ouvrant dès lors la voie aux milices armées qui ont plongé le pays dans un bain de sang.

Pourtant, en plus des pays voisins de la Libye, dont l’Algérie, qui œuvrent pour une sortie de crise, l’Italie (réunion de Palerme) et la France sont aussi présentes sur le terrain de la diplomatie, mais sans succès. Pour quelles raisons ?

Premièrement, je pense que l’échec des initiatives européennes, particulièrement celle de la France, s’explique principalement par l’implication française en soutenant une des parties en conflit. La feuille de route tracée à l’occasion de la rencontre de Paris, au mois de mai dernier, n’a pas pu être appliquée. Elle prévoyait pourtant la tenue des élections présidentielle et législatives fin 2018, l’élaboration d’un projet de Constitution, la réunification de l’institution militaire et de l’institution financière, ainsi que la tenue d’un congrès politique réunificateur dans un délai de trois mois. Cette feuille n’a pas été suivie et les Nations unies ont abandonné cet agenda. En plus, le plan français n’a pas bénéficié d’un soutien des Etats-Unis et de la Russie, dont le rôle est devenu manifestement central, dans le sens où toutes les parties de la crise souhaitent que Moscou joue un rôle pour une solution en Libye, compte tenu que les Américains sont préoccupés par d’autres zones de crise, à l’image de la Syrie, l’Arabie saoudite, le Yémen et la crise des migrants. Cependant, l’échec des initiatives de solution pour cette crise et bien d’autres peut être expliqué par cette incompréhension de la composante et de la structure tribale de la société. Cette incompréhension ne fait qu’aggraver la situation de crise, comme c’est le cas justement, à l’heure actuelle, en Libye, d’où l’impératif de revenir au choix de la réconciliation entre les Libyens, notamment entre le maréchal Khalifa Haftar, le président du gouvernement d’entente nationale et l’ensemble des forces politiques du pays, y compris les partisans de l’ancien président Mouammar El Kadhafi, représentés par Seif El Islam.n