Le Coran est profondément antinomique avec la modernité, soutient audacieusement l’islamologue Saïd Djabelhkeir, considérant qu’il est, par conséquent, impératif de suspendre carrément les versets problématiques entravant nos droits et libertés, après relecture critique du Livre saint à l’aune du développement des sciences humaines et sociales. C’est ce qu’il a affirmé en substance lors de sa conférence-débat ayant pour thème « Le Coran et la modernité », samedi 17 novembre, à la maison des jeunes de Baccaro (Tichy, dans la wilaya de Béjaïa), à l’invitation du dynamique Café littéraire de la localité.

Il s’en explique avec force arguments. La modernité repose sur la science, la raison critique, impliquant aussi un Etat séculier ou laïc, la garantie des droits humains, des libertés individuelles, une école républicaine et laïque… Et c’est pourquoi, a-t-il affirmé, qu’il ne peut exister une société moderne, juste, égalitaire, progressiste, si l’on applique intégralement les textes coraniques, lesquels sont d’ailleurs transcrits après la mort du Prophète et sujets parfois à controverse, a-t-il ajouté. Selon ses assertions, le Coran était d’abord, dira-t-il, «un phénomène oral et n’était nullement destiné à être écrit. Par la suite, à la mort du Prophète, on a commencé à le transcrire pour se le remémorer, pour l’utiliser comme aide-mémoire donc.» Mais, l’orateur a invoqué aussi une autre raison ayant retardé sa transcription. «On voulait adapter l’écriture du Coran aux transformations de la réalité. C’est pourquoi, d’ailleurs, il y a eu le phénomène des abrogations de plusieurs versets coraniques au motif que certaines réalités ont nettement changé après la mort du Prophète. A la fin, il n’en restait que le tiers.» Le Coran lui-même était écrit dans une cinquantaine de langues différentes avant que le Calife Othmane n’eût imposé, pour des raisons politiques, son écriture uniquement par la langue de Qoraïch, l’arabe. Tout ceci dément d’ailleurs la thèse officielle selon laquelle le Coran existait du temps du Prophète. «Ce dernier n’a même pas ordonné son écriture», rectifie Djabelkheir. Le Coran était écrit, selon lui, pour servir de document politique grâce auquel les Califes devaient gouverner et faire légitimer leur règne auprès des musulmans. Et c’est à partir de ce moment-là que l’on a associé la religion à la politique. L’orateur affirme aussi que le Prophète n’a pas fondé un Etat de son vivant, et que même si c’était le cas, il n’a transmis le pouvoir à aucun successeur, quel qu’il soit. Il n’y a d’ailleurs aucun document attestant une quelconque transmission du pouvoir de sa part. Ceci constitue une preuve suffisante que le Prophète n’était donc pas à la tête d’un Etat religieux comme l’affirment ceux qui veulent nous faire croire le contraire. A la mort du Prophète, une course au pourvoir s’enclencha, faisant plusieurs dizaines de milliers de morts, selon les historiens. Poursuivant son intervention, l’orateur insistera sur le fait qu’il faille relativiser et remettre dans leur contexte historique les versets coraniques. Il cite l’exemple de l’apostasie qui était, à l’origine, un refus de la part de certaines tribus de payer la zakat au calife Abou-Bakr après la mort du Prophète, une façon de ne pas le reconnaître tout court. Mais, ce refus était sciemment interprété comme si les réfractaires reniaient la religion islamique. On les traita alors d’apostats et on leur livra ce qui est appelé depuis, les guerres d’apostasie, ayant causé, selon des historiens, 22 000 morts.
Aujourd’hui encore, on considère un citoyen d’un pays musulman ne se réclamant pas de la religion islamique comme étant un apostat et que de ce fait, il serait susceptible d’être exécuté comme le recommanderait le dogme coranique. Et cela contredit amplement, dans une société moderne, le droit de tout citoyen de choisir ou de changer de religion indépendamment de celle de son pays ou de ses aïeux. La liberté de conscience et de culte est, là aussi, en opposition totale avec le Coran tel qu’il est officiellement professé.  Djabelkheir passe à autre exemple, plus sensible encore, la femme. Il remet en cause la validité même d’un verset coranique qui dit : «inna al-ridjal kaouamoune ala nissaa (les hommes ont autorité sur les femmes). Ceci est une remise en cause flagrante du principe d’égalité en droits et en devoirs entre l’homme et la femme.  Quand le Coran, dans ce même sillage, rapporte que la femme ne doit contracter mariage qu’avec un homme de confession musulmane, il y a là aussi une atteinte grave à son droit de choisir sa propre religion ou de ne pas en avoir du tout. La liberté de conscience se trouve encore bafouée sur cette question alors que ce droit inaliénable est respecté dans toutes les sociétés modernes, insistera l’interlocuteur. Les traitements violents (flagellation, lapidation, coupure de la main…), inspirés des versets coraniques sont considérés comme étant inhumains d’un point de vue des droits de l’Homme, c’est pourquoi, suggère-t-il, leur incompatibilité avec le monde moderne sont plus que manifestes et méritent logiquement qu’ils soient mis en veilleuse. En conclusion, Djabelkheir préconise que tous les versets coraniques problématiques devraient être suspendus par les fouqaha, car ces derniers, de son point de vue, ont la possibilité et le droit de le faire. «Il faut suspendre tous les versets qui sont en contradiction avec la réalité moderne et procéder à une relecture critique du Coran à l’aune des sciences sociales et humaines», a-t-il ajouté. L’enseignement des religions monothéistes revêt un immense intérêt pour lui. «Il faut enseigner l’anthropologie des religions avec un esprit d’impartialité», a-t-il dit. Le débat qui s’en est suivi était d’un niveau intellectuel appréciable. Tous les intervenants ont abordé librement, sans tabous religieux, les questions liées au caractère incompatible du Coran avec la réalité du monde moderne. Certains se sont même permis de remettre en cause le caractère divin du Coran en raison des versets sujets à controverse sans que la nombreuse assistance n’eût pu émettre quelque réprobation. La salle était au contraire très attentive au débat, elle y prit part et suivit avec beaucoup d’intérêt le raisonnement méthodique et rationnel du conférencier. Ceux qui continuent encore de penser que les citoyens ne sont pas encore mûrs pour débattre publiquement de la religion, de la laïcité, sont carrément en décalage avec la réalité du terrain. Il reste regrettable que nos médias (bureaux de presse, chaînes de TV privées…), n’accordent point d’intérêt à des thématiques très actuelles et très riches intellectuellement. Un grand bravo à l’association Asaki  (L’Eveil) de Tichy, organisatrice de cet excellent et prometteur café littéraire qui vient de créer un nouvel espace de débat d’idées très précieux, car il participe amplement à l’élévation culturel et intellectuel du citoyen.