Synthèse Kahina Terki
Le Mali s’achemine-t-il vers un rapprochement stratégique avec la Russie ? C’est la question que se posent les observateurs de l’évolution politique et sécuritaire à Bamako où l’autorité de transition, qui ne cache pas sa volonté de trouver une alternative au désengagement de la force française Barkhane, cultive le suspense sur un éventuel contrat sécuritaire avec la société privée russe Wagner mais revendique une proximité nouvelle avec Moscou.
En réponse à cette interrogation, vendredi 24 septembre, le chef de la diplomatie malienne, Aboulaye Diop, s’est entretenu avec son homologue russe Sergueï Lavrov en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. Les deux hommes ont échangé sur les questions relatives au renforcement du partenariat dans les domaines de la défense, la sécurité, le développement économique et social. «Nous avons réitéré notre volonté de renforcer le partenariat notamment dans les domaines de la défense et de la sécurité, le développement économique et social», a indiqué sans plus de détails le ministre malien des Affaires étrangères
Samedi 25 septembre, le chef du gouvernement malien, qui s’exprimait à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, s’est montré plus explicite en appelant le Conseil de sécurité à changer de paradigme en matière de sécurité au Sahel. «La situation sécuritaire continue progressivement de se détériorer, au point que des pans entiers du territoire national échappent au contrôle du Gouvernement. Mes concitoyens vivent sous l’emprise des Groupes armés terroristes dans le déni de leurs droits les plus élémentaires», a expliqué Choguel Kokalla Maïga.
Son appel s’est accompagné de l’accusation contre la France d’avoir abandonné le Mali «en plein vol» avec sa décision de retirer sa force Barkhane, une situation qui incite Bamako à «chercher de nouveaux partenaires» et à «explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité (du pays) de manière autonome.
Il s’agit de «combler le vide que ne manquera pas de créer la fermeture de certaines emprises de Barkhane dans le nord du Mali», a précisé le Premier ministre, déplorant un «manque de concertation» de Paris et une annonce «unilatérale» sans coordination tripartite avec l’ONU et le gouvernement malien.
Choguel Kokalla Maïga n’a pas cité l’entreprise russe Wagner. Mais, peu avant, lors d’une conférence de conférence à l’ONU, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov avait confirmé que Bamako avait approché «des sociétés privées russes», tout en assurant que cela ne concernait en rien le gouvernement russe. La France et l’Union européenne se sont inquiétées de cette orientation du Mali auprès de la Russie au cours d’échanges à New York. «Les autorités maliennes se sont tournées vers une société militaire privée russe parce que, si je comprends bien, la France veut réduire significativement ses forces militaires qui devaient combattre les terroristes à Kidal» (nord), a dit le ministre russe. Les Français «n’y sont pas arrivés et les terroristes continuent de régner dans cette région», a-t-il ajouté.
«Tout cela se fait sur une base légitime», entre un «gouvernement légitime, reconnu par tous» et des entités qui «fournissent des services à travers des spécialistes étrangers», a-t-il fait valoir. «Nous n’avons rien à voir avec cela», a-t-il encore martelé, la Russie démentant systématiquement que des sociétés paramilitaires privées russes lui soient subordonnées.
«Au niveau gouvernemental, la Russie contribue aux capacités de défense militaires du Mali», a aussi affirmé Sergueï Lavrov, évoquant la fourniture d’”équipements militaires techniques”. Et d’estimer : «Ce serait mieux de synchroniser l’action de l’Union européenne et de la Russie dans la lutte contre le terrorisme, non seulement au Mali mais aussi dans la région du Sahel et du Sahara».
Treize pays européens, impliqués pour certains dans la coalition de forces spéciales Takuba au Mali, ont jugé inacceptable vendredi une éventuelle implication du groupe Wagner dans ce pays. La France, l’Allemagne ou l’Estonie sont allées plus loin en avertissant qu’elles réexamineraient leur présence militaire au Mali si un accord était conclu.
Outre l’ONU, inquiète à mots couverts d’une arrivée de Wagner au Mali, l’UE, qui assure la formation de soldats maliens via sa mission UETM Mali, composée de 700 soldats de 25 pays européens, a averti qu’une implication de cette société russe affecterait «sérieusement» ses relations avec Bamako «Dire “j’étais là en premier, dégagez !” c’est insultant, en premier lieu pour le gouvernement à Bamako qui a invité des partenaires étrangers», a rétorqué Sergueï Lavrov.
La France, engagée depuis janvier 2013 au Sahel, a décidé de réorganiser sa présence militaire autour d’un dispositif plus resserré, centré sur des frappes ciblées contre les chefs jihadistes et sur l’accompagnement des armées locales. Les militaires français doivent ainsi quitter d’ici décembre les bases de Kidal, Tessalit et Tombouctou, dans le nord du Mali, et le nombre de troupes françaises déployées au Sahel devrait passer de plus de 5.000 hommes actuellement à 2.500 ou 3.000 d’ici 2023. La ministre française des Armées Florence Parly a toutefois réaffirmé lundi 20 septembre à Bamako que la France ne quittait pas le Mali et qu’elle restait «déterminée» à y poursuivre la lutte antiterroriste au côté des forces maliennes. A suivre, donc. n