Par Halim Midouni
Le 20 janvier prochain, jour d’investiture du président américain élu Joe Biden, nombreux sont les pays qui vont pousser un soupir de soulagement. Dès que le nouveau chef de la Maison Blanche aura prêté serment, la page ouverte il y a quatre ans par le président Trump sera fermée et de nouvelles données apparaîtront dans la politique étrangère des Etats-Unis.
C’est du moins la prédiction que la plupart des observateurs de la scène politique américaine font du départ prochain du turbulent président républicain et de son remplacement par son vainqueur démocrate, s’il n’est pas destitué d’ici là après l’incident majeur provoqué par ses supporters en saccageant le siège du Congrès, le Capitole, cœur du pouvoir législatif américain, le 6 janvier dernier.
Ces analystes font le pari que la prochaine administration au pouvoir à Washington fera le contraire de la précédente sous la houlette notamment du duo formé par le président sortant, M. Trump, et son secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Mike Pompeo. Avec Joe Biden, s’attendent-ils, il y aura davantage de recours aux instruments du multilatéralisme tellement malmenés et mis en danger par son désormais prédécesseur et futur ex-locataire du Bureau ovale.
Leur pronostic est construit sur l’image que le président élu donne de sa personne de futur chef de la première puissance mondiale : un profil aux antipodes de celui de M. Trump, qui finira sa carrière de président sous le signe de la turbulence et du désordre et menacé par la sanction de l’«impeachment», puis des déclarations pondérées. Ce que dit M. Biden sur sa vision des relations internationales et du leadership de son pays laissent penser que, lui et son staff, seront nettement moins enclins à malmener des organisations mondiales certainement imparfaites, comme les Nations unies et ses différentes agences par exemple, mais nécessaires au règlement des conflits, à la coopération et au maintien des équilibres internationaux.
Mais pareil présage ne tiendrait que si, seulement, l’on oublie qu’en partant le président Trump va laisser derrière lui un héritage épouvantable duquel il sera difficile pour son vainqueur de s’en libérer facilement en ce qui concerne certains aspects de la politique étrangère qu’il a poursuivie au forcing durant les derniers mois de son mandat. Il s’agit entre autres de la question palestinienne depuis le choix de faire déménager l’ambassade US de Tel-Aviv vers Jérusalem en mai 2018 et d’appuyer à la manière d’un char d’assaut la normalisation des relations entre certains Etats arabes et Israël.
Le lobby pro sahraoui
à l’épreuve
Tout près de nous, le choix trumpien de reconnaitre la «souveraineté» du Royaume du Maroc sur le Sahara Occidental en contrepartie d’un rapprochement politique et stratégique avec Israël, et l’inauguration hier d’une représentation des Etats-Unis à Dakhla en présence du secrétaire d’État américain adjoint pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord, David Schenker, ne sera pas un cadeau pour l’administration Biden. La thèse selon laquelle le futur président peut annuler sans risque la décision de M. Trump sur le Sahara occidental prête à sourire. Elle semble faire oublier le poids extraordinaire du lobbying pro-israélien sur l’ensemble des groupes politiques qui se partagent l’alternance au pouvoir aux Etats-Unis. Face à ce lobbying, il ne sera pas facile de refermer une représentation quelques mois après son ouverture même si son statut et son implantation – à Dakhla et non pas à Laayoune – ne semblent pas encore assez clair pour l’instant…
Le plus sérieux à dire à ce sujet est que le prochain dirigeant du Département d’Etat et son sous-secrétaire chargé des dossiers Moyen-Orient / Afrique du Nord (MENA) vont devoir cogiter très fort : premièrement pour ne pas heurter les intérêts de l’Etat hébreu, l’allié stratégique par excellence dans son rapprochement calculé et intéressé avec le Maroc qui compte essentiellement sur cette carte ; deuxièmement pour reprendre langue avec l’ONU qui considère le Sahara occidental comme l’un des derniers territoires autonomes en attente d’un statut définitif, et, troisièmement, pour ne pas hypothéquer le précieux capital relationnel avec l’Algérie, un pays vanté depuis une trentaine d’année comme un «partenaire privilégié» sur les questions de sécurité et d’antiterrorisme. Mais qui considère comme d’autres pays importants en Afrique notamment, sauf que ceux-ci n’ont pas de réfugiés sur leur sol, que la question sahraouie relève de la décolonisation. Décrit sommairement, et qui pourrait déboucher sur un statuquo de type nouveau à l’échelle de la prochaine administration américaine qui regardera pendant un moment prioritairement vers l’Iran pour ce qui est du continuum Moyen-Orient-Maghreb, cet embarras n’est pas non plus à éluder par les indépendantistes sahraouis du Polisario, qui n’ont jamais été confrontés à une telle adversité sur le plan politique et diplomatique que celle qu’ils vivent depuis l’annonce par le président Trump, le 10 décembre dernier, que son pays reconnait la «souveraineté» de Rabat sur le territoire sahraoui.
Le lobby pro sahraoui, considéré dans sa diversité comme l’un des actifs à Washington, a perdu une grande bataille qu’il va devoir regagner auprès des élus et du personnel politique dans la capitale fédérale américaine pour que la cause qu’il défend demeure visible et audible. Ce sera certainement de haute lutte et cela dépendra aussi de l’évolution à observer sur le terrain sahraoui même où les porte-parole de la résistance et de l’autodétermination à l’exemple peut-être d’Aminatou Haidar sont particulièrement attendus.
L’Algérie, en désaccord avec la nouvelle politique américaine que le président Trump impose aujourd’hui au pas de charge moins d’une dizaine de jours avant qu’il ne quitte la Maison-Blanche, va devoir redoubler elle aussi d’efforts diplomatiques pour convaincre du bien-fondé de son soutien à l’autodétermination des Sahraouis face à l’appui des Etats-Unis au plan marocain de l’autonomie de leur territoire sous «souveraineté» du royaume. «L’impartialité» américaine que le chef de la diplomatie Sabri Boukadoum a déclaré souhaiter au passage à Alger de David Schenker ne sera pas, pour l’obtenir, une promenade de santé. Surtout dans le contexte politique national actuel.
En attendant que ce contexte hésitant s’éclaircisse, notamment par les changements de gouvernement annoncés, la remise en jeu de la diplomatie algérienne passe sans doute avant tout par un changement à notre ambassade à Washington. <