Le traité constitutif de l’Union Africaine «doit être préservé de toute révision». Ce texte «incarne les principes et les valeurs» qui «unissent» les Etats membres de l’Union panafricaine. Ces déclarations ont pour auteur le Premier ministre algérien. Il les a faites en ouverture du sommet d’Addis-Abeba, qui devrait s’achever aujourd’hui avec des décisions importantes concernant l’avenir des réformes proposées par le président de l’UA, le Rwandais Paul Kagamé.

 

Ce dernier a fait une série de recommandations afin que l’Union gagne en cohérence et en efficacité dans ses actions de recherche d’intégration politique et géoéconomique du continent. Le devoir de préservation de l’acte fondateur de l’UA, adopté par les Etats membres de l’ex-organisation de l’Union Africaine (OUA), le 12 juillet 2000 à Lomé au Togo, peut surprendre certains par son caractère décalé en apparence par rapport à l’ordre du jour officiel des travaux du sommet panafricain en Ethiopie. En réalité, il cadre bien avec les préoccupations algériennes de s’attacher à un texte «séminal» par lequel les Etats africains ont jeté les bases d’une nouvelle charte continentale en remplacement de celle qui avait prévalu entre 1963, date de création de l’ex-OUA, et 2002, année au cours de laquelle a été décidé son remplacement par une institution davantage conforme aux évolutions et aux aspirations des pays membres. Pour bien saisir l’attachement algérien à cet acte constitutif, il faut sans doute consulter son article 3 relatif aux objectifs fixés. Il est, entre autres, question pour «les pays africains et entre les peuples d’Afrique» de «la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de ses Etats membres ; d’accélérer l’intégration politique et socio-économique du continent » ; « créer les conditions appropriées permettant au continent de jouer le rôle qui est le sien dans l’économie mondiale et dans les négociations internationales », de «promouvoir le développement durable aux plans économique, social et culturel, ainsi que l’intégration des économies africaines», et la liste est longue. Cependant, il existe une autre motivation selon laquelle l’Algérie tient au texte fondateur de Lomé. Cet acte a été adopté en considérant la République arabe sahraouie, la RASD, qui a rejoint en 1982 l’organisation panafricaine alors qu’elle s’appelait encore OUA, comme un Etat membre à part entière. Ses autres homologues africains sont donc tenus vis-à-vis d’elle de respecter le point «b» de l’article 3 relatif aux objectifs. Ce point indique que les pays de l’UA s’engagent à « défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de ses Etats membres».
Initiative marocaine de relance du bilatéral maroco-algérien, la réponse oblique d’Alger
Quand cette disposition a été rédigée et adoptée en présence de l’ensemble des pays africains, sauf l’Angola, les Comores, la Côte d’Ivoire, la Namibie, la République démocratique du Congo et la Somalie, le Maroc était absent du sommet togolais de Lomé. La non-présence du royaume s’expliquait, rappelons-le, par le fait qu’il s’était auto-exclu de l’organisation panafricaine en 1983 en signe de protestation contre la reconnaissance des indépendantistes sahraouis par les Etats membres.
Depuis son retour dans le giron africain en janvier 2017 après 33 ans d’absence, Rabat s’emploie par tous les moyens d’influence politique et économique, de lobbying aussi, à la remise en cause du statut d’Etat membre de la RASD.
Sa politique étrangère en Afrique consiste dans ce domaine à pousser les pays qui lui sont ouvertement favorables et ceux qui ne se sentent pas particulièrement engagés pour la cause indépendantiste sahraouie à les convaincre de l’intérêt à apporter des amendements aux dispositions historiques de l’Acte de Lomé, de façon à limiter le plus possible la visibilité et l’audience dont jouit aujourd’hui la RASD dans le concert africain.
Le véritable sens des déclarations d’Ahmed Ouyahia sur le «devoir» de ses signataires de ne pas toucher au texte fondateur de la nouvelle charte panafricaine, il y a dix-huit ans, doit être compris par rapport à l’effort marocain de rendre, en coulisses, recevable l’idée d’amendements qui rendraient muette la voix des indépendantistes sahraouis et de saper en profondeur le statut dont ils jouissent actuellement. Une place qui leur permet de prendre part à des évènements importants et aussi décisifs que les sommets UA/UE, dont le dernier a eu lieu fin novembre 2017 en Côte d’Ivoire, un pays connu pour ne pas être un ardent défenseur de la cause sahraouie, ou le sommet Japon-Afrique pour ne citer que ceux-là.
Toutefois, il en existe un autre : tous les observateurs de la scène maghrébine se sont demandés pourquoi l’Algérie n’a pas répondu au récent appel du roi du Maroc, Mohamed VI, le 6 novembre dernier, pour relancer les relations bilatérales entre Alger et Rabat sur la base d’un nouveau «mécanisme».
Ils viennent certainement d’en avoir pour leurs frais : ce qu’a dit Ahmed Ouyahia sur la nécessité du respect de l’Acte constitutif de l’UA peut être considéré comme une réponse à l’initiative du souverain marocain : le Sahara occidental n’est pas une affaire algérienne pour qu’il soit inscrit dans un agenda de discussions bilatérales. Il doit se régler dans un cadre multilatéral africain sous l’égide des Nations unies et de son envoyé spécial Horst Köhler, qui n’a pas caché son intention d’impliquer davantage l’UA pour trouver une sortie au conflit sahraoui.