Nouveau rebondissement dans le dossier du Sahara occidental. L’Espagne, pays-clé par l’histoire du conflit et par les tractations politiques et diplomatiques en cours depuis des années pour le résoudre, décide de se départir de sa position de neutralité et opte pour le soutien au plan d’autonomie du territoire présenté par le Maroc depuis 2007. Alger, qui a exprimé son étonnement du «brusque revirement» espagnol, vient de rappeler avec «effet immédiat» son ambassadeur à Madrid pour «consultations».

Par Halim Midouni
Vendredi, 18 mars, l’Espagne, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a estimé que «l’initiative d’autonomie» du Sahara occidental sous la souveraineté du Maroc était la base de travail «la plus sérieuse, réaliste et crédible». Avec cette déclaration, qui a suivi des contacts diplomatiques entre Madrid et Rabat, l’Espagne se démet de sa neutralité officielle vis-à-vis du conflit sahraoui. Elle prend option en faveur de la position défendue depuis 2007 par le Maroc contre celle du Polisario et des indépendantistes qui, soutenus par les résolutions des Nations unies, réclament un référendum d’autodétermination.
Ainsi, la diplomatie espagnole opère un revirement majeur que le grand quotidien madrilène El Pais interprète comme un «abandon» par Madrid de «sa traditionnelle posture de neutralité dans le conflit du Sahara occidental». Un changement qui doit se manifester davantage avec la visite à Rabat de M. Albarès «à la fin du mois» et celle, dans un avenir proche, du chef du gouvernement Pedro Sanchez. Et qui rebat les cartes d’un dossier pour lequel les indépendantistes sahraouis ont engrangé durant ces derniers mois et ces dernières semaines de précieux gains à l’échelle internationale, notamment en Europe considérée pourtant comme un soutien aux thèses marocaines sur le territoire sahraoui.
Dans une réponse datée du 11 mars 2022 au député du Parti populaire européen, Massimiliano Salini, la Commission européenne a, en effet, assuré que la position de l’UE au sujet du Sahara occidental est dictée par les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, soulignant son statut de territoire non autonome.
Elle a indiqué que l’Union européenne «réitère son soutien aux efforts du Secrétaire général de l’ONU pour parvenir à une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, qui assurera l’autodétermination du peuple du Sahara occidental dans le cadre du respect des principes de la Charte des Nations unies». Elle a précisé, également, que, relativement aux protestations politiques et diplomatiques du Polisario et à ses actions auprès de la justice européenne, la mise en œuvre des accords économiques et commerciaux impliquant les pays de l’UE et le Maroc dans le territoire du Sahara occidental dépendra de l’arrêt définitif de la Cour de justice de l’UE.
Réagissant à la position de la Commission européenne, le représentant du Front Polisario en Europe et auprès de l’Union européenne (UE), Oubi Bouchraya Bachir, a affirmé, mardi 15 mars, que le soutien réaffirmé de la Commission européenne au droit du peuple sahraoui à l’autodétermination «est très important» sur les plans politique et juridique, notamment en ce qui concerne la question du «pillage systématique des ressources du peuple sahraoui».
Selon le responsable sahraoui, «cette déclaration confirme également que les solutions unilatérales que le Maroc cherche à imposer dans la région n’aboutiront à rien et que la solution recherchée doit reposer sur l’autodétermination». Le diplomate sahraoui a souligné que «cette position intervient dans une conjoncture particulière, marquée par les crises diplomatiques ouvertes entre le Maroc et plusieurs pays européens, intervenant sur fond de refus des thèses marocaines expansionnistes».
«Chantage migratoire» et autres données
Oubi Bouchraya Bachir semblait faire allusion à l’Espagne qui se rallie désormais à la position marocaine. Pourquoi ce changement radical ? Les éléments de réponse à cette question ne manquent pas. Les observateurs de la relation maroco-espagnole citent parmi eux le «chantage migratoire» exercé par Rabat sur Madrid à la frontière de l’enclave de Ceuta. Mais d’autres indicateurs, plus récents, doivent être regardés également de près. Il s’agit entre autres de la position des Etats-Unis et de la façon dont la sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Wendy Sherman, l’a exprimée récemment à Rabat. «Nous continuons à considérer le plan d’autonomie du Maroc comme sérieux, crédible et réaliste», a-t-elle dit le 8 mars dernier à Rabat.
La similitude de son propos avec celui du chef de la diplomatie espagnole tend à faire croire qu’il y a une nouvelle convergence de vues des capitales occidentales sur le dossier sahraoui et renouveau de consensus à ne plus contraindre le Maroc à perdre des points et des voix comme il le fait depuis plusieurs mois et en particulier depuis le dernier sommet UE/Afrique, un rendez-vous auquel le Polisario a participé pleinement en tant que membre de l’Union africaine (UA).
Mais si les Etats-Unis ont les moyens de dire qu’ils soutiennent le plan d’autonomie tout en cultivant une ambiguïté certaine à l’égard du Polisario, ce pays étant géographiquement loin du Maghreb et où l’opinion, malgré ce qui est dit, reste peu sensible à la cause sahraouie, l’Espagne devra faire face à des courants politiques internes qui lui sont favorables. Sur Twitter, la ministre du Travail, représentant Podemos, Yolanda Diaz, a ainsi déclaré que «toute solution au conflit (au Sahara occidental) devait passer par le respect et la volonté démocratique du peuple sahraoui».
«La position exprimée par le gouvernement espagnol contredit absolument la légitimité internationale», a réagi le Polisario. Il appelle les forces politiques à Madrid à «faire pression sur le gouvernement espagnol pour qu’il corrige cette grave erreur». La diplomatie algérienne, qui a exprimé son étonnement du «brusque revirement» espagnol, vient de rappeler avec «effet immédiat» son ambassadeur à Madrid pour «consultations».
«Très étonnées par les déclarations des plus hautes autorités espagnoles relatives au dossier du Sahara occidental, les autorités algériennes, surprises par ce brusque revirement de position de l’ex-puissance administrante du Sahara occidental, ont décidé le rappel de leur ambassadeur à Madrid pour consultations avec effet immédiat», a souligné la diplomatie algérienne. Alger, qui se range derrière les résolutions onusiennes pour un référendum d’autodétermination au Sahara occidental, peut être en situation de réviser son partenariat politique et économique important avec Madrid. Pour les indépendantistes sahraouis, la suite des évènements pourrait être une recrudescence sur le plan militaire avec la probabilité d’une montée en puissance des opérations de l’Armée populaire de libération sahraouie (APLS) contre les positions marocaines au niveau de la zone de Guerguerat transformé en front depuis l’interruption du cessez-le-feu en novembre 2020. n