Certains livres, on se prend à les feuilleter par distraction. On veut y voir à quel point ils conviennent aux chaleureux comptes rendus de presse qu’ils suscitent. On les aborde avec cette mauvaise excitation à vérifier s’ils ont le prix de leur publicité et s’ils valent la peine qu’on les lise. Puis, on découvre qu’ils sentent bien le roman et qu’ils sont, du reste, attachants. «Zelda» en fait partie.

Par Nordine Azzouz
Sorti récemment chez Casbah Editions, ce récit est plaisant. Il éveille par l’agréable de ses lignes cette intempérance qu’a le lecteur séduit de commencer un livre et de le finir d’un trait, sans instant de repos que celui que veut bien lui accorder le rythme de son écriture qu’on peut, par ses côtés imprévus, la multiplicité des voix et des dialogues, fort bien transcrire en pièce radiophonique. En cela, Meriem Guemache a gagné loyalement son pari de l’avoir rédigé et la légitimité de le défendre aujourd’hui comme on lutte pour une cause, partout où elle est sollicitée pour en parler et l’expliquer…
Certains des fragments de son roman sont meilleurs et plus «coffrés» que d’autres ; la fin est dans son dénouement peut-être moins puissante ou d’intention maladroitement plus généreuse qu’il n’en faut, mais on écrit comme on est et comme on se ressent, tandis que le texte est en entier de bonne facture. Sa construction d’une littérature francophone populaire qui s’affirme dans les limites de son audience montre bien que son autrice sait y faire pour raconter des histoires ; et que, par sa plume, elle a encore certainement de quoi étonner ses lecteurs déjà nombreux.
Depuis qu’elle a touché à la littérature-jeunesse, il y a de cela quelques années, puis à la nouvelle qu’elle dit aimer pratiquer plus que tout en tant que genre, dans lequel elle fera paraître prochainement un nouveau recueil après celui de «La demoiselle du métro», publié en 2019, Meriem Guemache a, en effet, un public toujours présent dans les salons-expositions et aux séances-dédicaces.
Qu’y a-t-il dans son «Zelda» ? Les présentations résumées par les médias pour introduire à la lecture de ce roman éponyme font connaitre cette fiction comme l’histoire d’amour et de liberté que son héroïne vit précairement puis triomphalement, en prenant son cœur comme son destin en main, bravant les frontières culturelles et religieuses surtout, pour faire cap sur une île : la Sicile…
Derrière l’intrigue toujours menacée par le cliché de l’amour malheureux, mais victorieux (Meriem Guemache s’en défend ardemment), par-delà le personnage principal, la narratrice, il y a cependant, en toile de fond, quelque chose de plus intéressant à découvrir : la réalité de notre époque, ses bons et ses côtés terribles surtout, à travers ce regard qu’elle porte sur elle-même et sur ces femmes instruites et ayant fréquenté l’université dans l’univers social algérien où elles vivent, se battent et se débattent.

Profil de femme, regard sur la société
Zelda est une maman célibataire ou divorcée, c’est comme on veut. Elle partage la garde de son jeune fils avec son ex-mari. Elle est journaliste spécialisée dans le tourisme et le voyage. A lui seul, le métier qu’elle exerce est métaphorique de ces Algériennes qui bougent avec l’envie permanente de faire sauter les murs réels et symboliques érigés entre les sexes par les carcans sociaux, et d’aller sentir, non sans succès d’ailleurs, l’air qu’on respire ailleurs.
C’est une femme qui lit «Neiges de marbre» de Mohammed Dib (clin d’œil discret, mais très malin à la thématique du couple mixte), elle possède un chat à la maison, écoute Camille Saint-Saëns, demeure sensible au chaâbi et regarde «Docteur House», «NCIS» et toutes ces séries reflets d’une certaine identité algérienne citadine, pas urbaine, «importée», mais rendue solide par le pouvoir de l’image, la soif d’universel et le goût d’ailleurs où elle finira par s’établir. On ne se rendrait pas compte si on colle uniquement à son petit monde personnel et des sentiments qui décrètent sa vie ou la jalonnent, mais son itinéraire est bien plus que personnel. Il dessine en creux le portrait de cette petite classe moyenne salariée qui est train d’émerger vaille que vaille dans les promotions immobilières semi résidentielles et pétitionnaires à ses heures de sursaut contre la poussée commerçante des cliniques en tous genres, des écoles privées et des superettes là où devraient pousser des arbres et des carrés verts.
Son profil est un miroir inversé de la société masculine pour qui, entre autres, «la femme divorcée est une sorte de bétail sexuel à leurs yeux. Une proie facile, estampillée «open bar». Une arme de distraction massive. Un joujou dont ils pensent pouvoir disposer à leur guise». Il est prétexte au descriptif d’une génération d’hommes se croyant modernes et qui, sous les yeux de Zelda, s’avère être coincés entre le machisme ordinaire, l’ennui et la violence domestiques, la bigoterie intéressée, la prédation et le complotisme sur les réseaux sociaux. Il est une opportunité à évoquer une Algérie contemporaine, mal dans sa peau, sens dessus-dessous, pas loin du danger, mais génératrice de résistances insoupçonnables après tout. Féminines et fécondes, sans doute.

Meriem Guemache, Zelda, roman. Casbah Editions, Alger 2021. Prix : 850 DA