Un texte de fou ! Le roman que Lynda-Nawel Tebbani a publié récemment aux éditions Frantz-Fanon met en scène un pensionnaire d’un centre psychiatrique. L’asile où il séjourne se situe quelque part hors de son pays d’origine dans un univers qui fait de lui un double étranger, un homme exilé à la fois de sa terre natale, qu’on suppose être l’Algérie (il faut attendre de pénétrer plus longtemps dans le récit pour le savoir), et sorti de la raison commune aux hommes, puisque atteint de trouble mental.

Par Farid Ainouche
Le héros, si on peut l’appeler ainsi, est un homme disparu de tout sauf du centre psychiatrique où il est enfermé et qu’un narrateur (sans doute son double) s’emploie à décrire négligemment sans autre précision que celle qui consiste à libérer ce qui lui reste dans la tête, tantôt pour ramasser des souvenirs non encore détruits par la maladie et les psychotropes qu’il avale jour et nuit, tantôt pour lui faire décrire l’enfermement dans lequel il vit. Mais sans ce détail qu’on voudrait avoir pour savoir qui est ce fou et qu’est-ce que sa folie ? Bien sûr, il y a le docteur Oliver, mais c’est un psychiatre qui semble faire peu de cas de son métier face au malade qu’il soigne. Il a un nom qui sonne presque faux et semble sortir d’on ne sait quel feuilleton vieillot, ou plutôt d’une bande dessinée, tiens, mais sans couleurs,
Le grand indice de la déraison du héros est dans son patronyme, Skander El Ghaib, qu’il s’est peut-être inventé pour se décrire ontologiquement. El Ghaib, en arabe, l’absent absolu. Skander, dérivé d’Alexandre ou l’inverse (peu importe), est aussi un prénom neutre d’une blancheur qui fait baisser la garde au lecteur face à ce personnage qui ne se livre pas facilement. Jusqu’à ce qu’il se souvienne que le blanc, c’est aussi celui de la musique (omniprésente dans le texte) et de la page qu’affronte le romancier et qui l’angoisse jusqu’à ce que son stylo se meut et glisse dessus ou le clavier bruisse de mots. Avec cette découverte, on tient le sujet du roman de Lynda-Nawel Tebbani : l’écriture ! Comme sujet, comme aventure qui peut mener loin… jusqu’au trouble que le lecteur attrape à vouloir se concentrer sur cet autre symptôme qui danse dans la tête de ce héros déglingué, faracha, un papillon !
Ne dit-on pas que le papillon attire tous les regards ? La réponse à cette question fait toucher une nouvelle fois du doigt le projet romanesque de Lynda-Nawel Tebbani : le récit d’un déraillement de mémoire restitué selon le mouvement et le battement d’ailes de l’insecte pollinisateur, un rythme qui va du bas vers le haut puis du haut vers le bas et dont l’effet ultime est de nous révéler que le sens du livre est avant tout celui de la création romanesque. «Ce roman nomme moins la quête nominative de Skander El-Ghaïb que ma propre quête du sens du langage», avoue notre auteure dans un entretien récent à Liberté. Il n’en est pas moins porteur d’histoire puisqu’on apprendra que Skander El Ghaib s’appelle Kader en vérité, qu’il était militaire dans sa vie d’avant l’absence et qu’il a perdu la mémoire après un attentat dans le train Alger-Constantine où il se trouvait. Le docteur Oliver le sait, mais c’est un officier de l’armée comme lui, qui lui rend visite et qui s’adressant à lui, nous le dit. Mais est-ce ces deux personnages qui nous dévoilent le mystère de cet absent fou ?
Le papillon serait doté d’un véritable compas magnétique interne, soupçonnent les naturalistes. On croirait volontiers leur thèse… Dans la tête de Skander El Ghaib-Kader, le papillon bat des ailes et vole vers où l’on découvre, nous lecteurs, qu’entre la disparition mentale de Skander puis sa réapparition, le sujet du livre c’est l’immersion dans l’écriture.
On comprend alors le sens de la phrase «je fais comme fait dans la mer le nageur», hommage au merveilleux et regretté Sadek Aïssat, un écrivain disparu trop tôt. On comprend alors ce qu’elle cherche dans la convocation de Maurice Blanchot, grand théoricien de la littérature, auteur de «l’Eternel ressassement», un texte qu’elle revendique comme source d’inspiration, c’est celle du texte comme partition. Un istikhbar ? Sans doute, pour cette musicienne, musicologue et férue d’andalou.