Rêver sa vie ou la vivre pleinement est la plus grande question du troisième roman d’Akram El Kebir, «Au secours Morphée !», paru le mois dernier aux éditions Apic. Entraîné par une écriture sensible et une fluidité de la langue, le lecteur assiste aux transformations dans la vie d’Ali qui, chaque soir, fait le même rêve. Un rêve qui teste sa capacité à se réinventer et le pousse dans ses retranchements, pour qu’il puisse enfin trouver un sens à sa vie et pourquoi pas le bonheur. Celui de se sentir bien vivant !

L’idée la plus brillante ou la plus cruelle a, sans doute, commencé par un rêve. Le rêve est un pays magique qui, parfois, donne du sens à notre existence et devient le lieu où prennent une autre forme nos attentes, nos espoirs, notre vision du monde et de la vie. Ali, héros du troisième roman d’Akram El Kebir, «Au secours Morphée !» (éditions Apic), consacre le gros de son temps à dormir et à rêver du même endroit paradisiaque et de la même femme, dont il tombe éperdument amoureux et qu’il appelle «fille de Morphée» ou «nymphette» avant de lui attribuer le prénom de Najwa. Au fil des pages, on se demande pourquoi Ali se réfugie dans ses rêves ? Pour quelles raisons préfère-t-il une illusion insaisissable à une réalité palpable ? Fuit-il des responsabilités ? Est-il si malheureux ? Et pourquoi l’est-il ? Car, d’un point de vue extérieur, tout semble aller pour le mieux dans la vie d’Ali : il épouse Nadya, quitte sa bouquinerie et son studio pour s’installer dans un des beaux quartiers (ou amené à le devenir) d’Oran, trouve un travail – largement satisfaisant financièrement – dans une biscuiterie, et se lie d’amitié également avec son collègue Farid Faghani, poète à ses heures. Cette nouvelle page de son existence qu’il entame est pourtant loin de lui satisfaire, car sa vie de bohême d’avant lui manque, Nadya s’avère être une femme bien rangée qui a déjà imaginé et prévu toutes les étapes de/dans leur couple, et le travail à la biscuiterie «Ma Sabira» ne change pas le monde et ne sauve pas l’humanité ! Or, pour ce grand lecteur et éternel rêveur, avant de sauver sa peau, il préfère sauver son âme. Et dans la réalité, son âme est en souffrance : il semble tâtonner, ne pas avoir trouvé ses marques dans sa nouvelle vie et sa place dans le monde de Nadya. Ali trouve refuge donc au pays de ses rêves, où les choses semblent si simples lorsqu’il est aux côtés de Najwa, qui occupe ses pensées même lorsqu’il est éveillé. Un triangle amoureux des plus originaux dans lequel Ali trouve un certain équilibre jusqu’à ce que la situation devienne insoutenable et qu’il doive choisir entre les deux mondes qui s’offrent à lui : l’un totalement abstrait qui s’apparente à un paradis, et l’autre bien réel avec ses contraintes et ses moments de joie aussi. Il aura à choisir ce qu’il veut incarner et sa manière d’être au monde. Personnage romantique, sensible et libre penseur, Ali aura à élucider le mystère de son existence et devenir celui qu’il veut devenir : une petite «île» dans «un immense archipel» où il devra chercher sa place, la trouver, agir, créer, inventer et être heureux. «Au secours Morphée !» est un roman – où l’auteur use de beaucoup d’expressions et utilise différents niveaux de langue – qui nous rappelle combien il est important de se sentir bien vivant, que le rêve n’est pas la vraie vie, et par extension, nous serions tentés d’ajouter que le monde virtuel n’est pas et ne remplacera jamais la vraie vie et les interactions sociales «réelles». Tout en reprenant certaines thématiques liées notamment au sort des migrants subsahariens ou encore les changements urbains et sociaux de la ville d’Oran, Akram El Kebir offre de belles pages sur le pouvoir du rêve, de l’imaginaire et de la fiction et sur une des manières dont ils peuvent impacter le réel, le réinventer et apprendre au rêveur à vivre sa vie comme dans un rêve, c’est-à-dire à croire, à être convaincu même, que tout est possible. Que demain peut-être… ça ira mieux !

«Au secours Morphée !» d’Akram El Kebir. Roman, 200 pages. Editions Apic, Alger, avril 2018.
Prix : 700 DA.