En ce printemps 2003, Chelsea FC était au bord de la faillite. Endetté à hauteur de 80 millions de livres, le club alors contrôlé par Ken Bates n’avait plus un penny en caisse, et serait bientôt incapable d’honorer ses créances. Seul un nouvel investisseur pouvait le sauver. Cet investisseur serait Roman Abramovitch, un oligarque proche de Boris Eltsine puis de Vladimir Poutine, alors totalement inconnu du grand public. Abramovitch s’était tout d’abord intéressé à Tottenham, dit-on, avant de porter son dévolu sur Chelsea. L’accord fut conclu le soir du 1er juillet 2003. Moyennant un débours de 140 millions de livres, ce qui constituait alors un record pour la reprise d’un club en Angleterre, le multi-milliardaire était devenu le propriétaire d’une équipe qui venait de terminer quatrième de la Premier League sous la conduite de Claudio Ranieri.

LA CHUTE DU «ROMAN EMPIRE»
La suite, on la connait : dix-neuf titres majeurs pour les Blues, propulsés, dopés, en fait, par un investissement personnel net de plus d’un milliard et demi de livres par le nouveau «M. Chelsea», une somme dont l’origine ne fut quasiment jamais questionnée en Angleterre. L’ancien ministre travailliste des sports et fan des Blues Tony Banks avait été l’un des seuls à demander publiquement qu’on regarde d’un peu plus près dans les affaires de «cet individu dont nous ne savons rien». Ceux qui osèrent le faire plus tard – comme l’ancienne correspondante du Financial Times à Moscou et auteure de «Les Gens de Poutine» Catherine Belton – furent pour la plupart rapidement contraints de se taire sous la menace de poursuites pour diffamation, que les avocats – tous britanniques – grassement payés par le si discret milliardaire ne manquèrent pas de leur adresser.
Les états d’âme des fans de Chelsea, eux, ne durèrent que le temps d’un mercato, celui, insensé, de l’été 2003, qui vit arriver à Stamford Bridge, dans l’ordre : Glen Johnson, Geremi, Wayne Bridge, Damian Duff, Joe Cole, Juan Sebastian Veron, Adrian Mutu, Alexeï Smertine, Hernan Crespo, Claude Makélélé et Scott Parker. Ils tendirent une bannière «THE ROMAN EMPIRE» sur le bord d’une tribune. Ils agitaient des poignées de billets de banque en hurlant «loadsamoney !» («plein de pognon !») à l’attention des supporters adverses. Le DJ de Stamford Bridge ajouta même «Kalinka» à sa playlist. Mais tout cela, c’est fini. L’ère qui s’était ouverte le 1er juillet 2003 s’est close le 10 mars 2022, quand les autorités britanniques annoncèrent le gel avec effet immédiat des avoirs de l’oligarque, parmi lesquels Chelsea FC était le plus précieux. Ce gel signifie tout d’abord que le club ne sera pas vendu comme Abramovitch en avait l’intention. Le monde du football oubliera bien vite que les noms de Jim Ratcliffe, Ted Boehly, Hansjörg Wyss et Mushin Bayrak, voire…Conor McGregor étaient apparus dans la liste des repreneurs possibles de Chelsea FC. Aujourd’hui, la valeur du club dont son propriétaire entendait percevoir quatre milliards a périclité encore plus spectaculairement que celle du rouble sur le marché des devises. Chelsea ne vaut plus un kopeck.

TROP D’INTERDICTIONS
Interdiction de vendre ou d’acheter des joueurs. Interdiction de vendre les produits de merchandising liés à la «marque» Chelsea. Interdiction de vendre des billets pour les matches disputés à Stamford Bridge, seuls les abonnés et ces spectateurs ayant déjà acheté leurs tickets se voyant permis d’assister à ces rencontres. Interdiction d’avoir quelque relation commerciale que ce soit avec une entreprise britannique. Et surtout, gel des revenus perçus au titre des droits TV et des primes de performance. Or ces droits TV représentaient 62,9% du chiffre d’affaire des Blues lors de la saison 2020-21.
Certes, la «licence spéciale» accordée par les autorités à Chelsea FC parallèlement aux sanctions qui touchent directement Abramovitch permet au club de continuer à jouer et à payer les salaires de ses employés, joueurs et staff technique compris. Mais avec quel argent, et pour combien de temps ? Et sans l’argent de Roman Abramovitch, désormais hors-jeu, qu’est-ce que Chelsea ? Aucun des clubs du Big Six, Manchester City compris, n’a autant dépendu de la générosité de son propriétaire que Chelsea depuis que l’oligarque en fit l’acquisition : son investissement personnel net, selon les calculs de l’analyste @SwissRamble (une autorité en la matière), dépasse de plus de 700 millions de livres celui consenti par les actionnaires majoritaires des cinq autres «grandes puissances» du football anglais pendant la même période; et aucun club du Big Six n’a perdu autant d’argent – environ 900 millions de livres, dont 156 millions la saison passée, un record – entre 2003 et 2021.

IL EXISTE UNE ISSUE DE SECOURS POUR CHELSEA
Sans Abramovitch, Chelsea ne peut exister, pas le Chelsea conquérant que nous connaissons depuis bientôt vingt ans en tout cas. Dans l’absolu, il ne le pouvait pas non plus auparavant ; mais tant que «Roman» était là, l’édifice tenait et pouvait donner l’illusion de la pérennité, quand bien même son modèle de fonctionnement n’eût de sens que tant qu’il était possible de pelleter des millions dans la fournaise de ses ambitions, sans jamais pouvoir espérer d’autre retour que des titres, encore des titres, toujours des titres. Il vient bien un moment où Atlas doit s’écraser sous le poids du globe qu’il tient sur ses épaules. Le mégastore de Stamford Bridge a fermé ses portes. Les voix si complaisantes qu’on entendait dans certains médias se sont tues. Le sponsor principal des Blues (à hauteur de 50 millions d’euros), «Three», a demandé que sa griffe ne figure plus sur les maillots de son désormais ex-partenaire. Hyundai, un autre partenaire commercial de premier plan, dit «évaluer la situation». Il existe néanmoins une issue de secours pour le club, et une seule, une porte entrouverte par laquelle Abramovitch pourrait se faufiler, si l’on en croit certains bruits qui circulaient mercredi soir à Londres: ce serait de céder Chelsea FC…pour rien, du moins en ce qui concerne l’ancien gouverneur et sénateur de la province de Tchoukotka.
Mais, pour cela, il faudrait qu’il accepte que l’intégralité du produit de la vente allât à d’autres que lui. Il faudrait qu’il fasse don de son bien. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, le gouvernement britannique serait – peut-être – prêt à autoriser une passation de pouvoir. Ce qu’il en est exactement, nous n’en savons rien. Ce que nous savons est que sur le plateau où s’est joué le scénario extravagant des Chelsea Follies, hors-cadre, un assistant s’apprête à faire claquer son clap de fin.