Cela fait partie des moments inoubliables et privilégiés. Le sentiment d’assister à un monument de l’histoire du sport. Ce cinquante-huitième Djokovic-Nadal intègre la liste des matchs de légende, à plus d’un titre. Vissé sur mon siège de la tribune de presse, j’avais déjà vécu un bel après-midi devant la première demi-finale. Un match décousu certes, un niveau de jeu fluctuant chez les deux protagonistes mais du suspense grâce au rab offert par Zverev, et du charisme en barre du côté de Tsistsipas. Les 3h37 de jeu laissaient déjà planer un doute sur la fin des deux demi avant l’heure du couvre-feu, et un autre sur la capacité du vainqueur à être à la hauteur de l’événement dimanche, face à l’un des deux monstres en passe d’entrer dans l’arène. Il est des rencontres où l’on peut se permettre de rater quelques jeux, d’arriver en cours de route, de se perdre quelques instants dans ses pensées ou dans son téléphone. Et d’autres où il est inconcevable de manquer le moindre point, où la concentration est constante, facilitée par l’enjeu et le jeu. L’excitation palpable de l’entre-deux matchs indique que la seconde demie entrera dans cette dernière catégorie.
LE CALME DE DJOKO
Comme prévu, la tribune de presse n’a jamais été aussi garnie que pour ce duel attendu depuis le tirage au sort. J’opte pour une place en plein dans l’axe du court, pas loin du positionnement idéal. À ma droite, un journaliste parle une langue slave avec sa voisine de derrière. Je vais vite me rendre compte qu’il est serbe. Juste devant moi, deux espagnols, un «liver» qui va raconter l’affrontement point par point à ses lecteurs pendant les trois premiers sets (il s’éclipsera curieusement à la fin du tie-break pour ne pas revenir et être remplacé par un Japonais) et un autre, nerveux, commentant fébrilement les points à son imperturbable collègue. On ne risque pas de s’ennuyer ! Le début ressemble à celui de la finale 2020 mais le numéro 1 mondial reste curieusement calme, rien à voir avec la boule de nerfs de la fin du match précédent face à Berettini. Et à partir de ce 0-5 initial, il va dominer pratiquement sans relâche la partie, malgré la perte du premier set. Une entame loin d’être anodine car jamais, en 117 rencontres au meilleur des cinq sets sur terre battue, le Majorquin n’a perdu après avoir enlevé la première manche. Son statut de favori s’en trouve renforcé et mon voisin de droite maugrée. 6-3 3-6, 1 h 53 de jeu. Au rythme où ça va, on voit décidément mal comment l’empoignade pourrait s’achever avant l’heure du couvre-feu. Mais plus ce troisième set d’anthologie avance, plus il semble aberrant et surtout impossible d’obliger ce public chaud bouillant à quitter les tribunes. Comme à Melbourne ou à New-York, l’ambiance nocturne est totalement électrique, décuplée par le niveau de tennis stratosphérique développé par les deux rivaux. Jamais on n’a ressenti une telle chaleur, la nuit plonge Roland-Garros dans une atmosphère jusqu’alors inconnue.
« ON NE S’EN IRA PAS »
Lors d’un changement de côté vers la fin du set, le public se met à entonner un chant nouveau : « On s’en n’ira pas, on s’en n’ira pas, on s’en, on s’en, on s’en n’ira pas ! » Honnêtement, à cet instant, on se dit qu’une émeute pourrait éclater si l’on empêchait les spectateurs de voir la fin du chef d’œuvre. Cela doit négocier en coulisses, ce n’est pas possible autrement.
La tension monte aussi du côté de mes confrères. Très discret depuis le début, mon voisin commence à lâcher quelques «Idemo !» tout en serrant le poing. L’Espagnol, nerveux, tape lui du poing sur son pupitre en hurlant un «Vamos !» au moment où Nadal débreake pour revenir à 5 partout… Malgré une balle de set dans le douzième jeu, son poulain s’incline pourtant au tie-break d’un set qui fera date. On approche de l’heure fatidique et la fébrilité est de mise.
Marc Maury, le speaker, prend la parole. «Mesdames et messieurs, après concertation avec les autorités…» Tellement certain d’entendre de mauvaises nouvelles, le public lance une tonitruante bronca sans le laisser achever. De mon côté je file quatre étages plus bas récupérer sac, ordinateur et micro pour pouvoir enchaîner avec le podcast dès le verdict. C’est dans l’ascenseur que j’entends l’acclamation libératrice. L’absurde ne se produira pas, cette demi époustouflante se terminera bien dans l’ambiance qu’elle mérite.
LE MAÎTRE DES LIEUX
A ABDIQUE
Retour en tribunes, à la même place. Ce soulagement général et l’issue irrespirable de la troisième manche ont fait baisser d’un coup l’intensité. Djokovic aussi subit ce petit relâchement et cède les deux premiers jeux. Ce seront les derniers. Saoûlé de coups, Nadal vacille. On le sent touché physiquement. Mentalement aussi. Son adversaire l’achève finalement et signe un exploit retentissant, le challenge ultime : dominer le Maître des lieux au meilleur des cinq en ayant perdu la manche d’ouverture.
Au niveau de l’intensité, de l’atmosphère spéciale, de ce ressenti très particulier et rare permettant d’identifier les moments mythiques, cette soirée m’a rappelé quelques souvenirs vécus, eux aussi, dans le stade : bien sûr la finale de l’Open d’Australie 2012 et ses presque six heures de castagne entre les mêmes protagonistes. Le Federer-Djokovic de 2011 achevé au crépuscule, juste avant la nuit ou encore la finale australienne de 2017 entre Federer et Nadal. À côté de moi, le Serbe s’est fait engueuler par la préposée à la tribune des médias pour avoir immortalisé en vidéo la joie de son compatriote, ce qui est interdit. Il se défend maladroitement, comme un enfant pris la main dans le sac. Mais cela ne ternira pas sa soirée. Le confrère espagnol, lui, a déjà filé sans demander son reste… n