La Commission de la fetwa du ministère des Affaires religieuses et des Wakfs a pris le bâton par le milieu au sujet de la polémique qui enflait sur la suppression ou le maintien du sacrifice rituel de l’Aïd el Adha, qui intervient cette année dans une conjoncture sanitaire particulière, marquée par la propagation du nouveau coronavirus dont les chiffres de contamination sont en hausse, faisant même craindre de nouveaux pics dans le sillage des fêtes prévues à la fin du mois en cours.

PAR NAZIM B ET LEÏLA ZAÎMI
Devant une équation délicate dans laquelle se posent (disputent ?) l’impératif sanitaire et l’aspect religieux de la pratique, la commission n’a pas jugé nécessaire de trancher de manière franche s’il était interdit ou pas d’accomplir le sacrifice, laissant la voie ouverte au maintien du sacrifice, mais à la condition d’assurer le «respect strict» des consignes de prévention pour éviter la propagation du virus.
La fetwa de la commission intervient au moment où les voix officielles et celles des autorités sanitaires ne cessent de pointer du doigt un manque d’adhésion des citoyens aux mesures barrières, ce qui aurait généré le rebond en cours des contaminations à la Covid-19 où l’Algérie franchit ces derniers jours la barrière des 500 cas en 24 heures.
On l’aura ainsi compris, à la lecture du communiqué de la commission, que les mesures de prévention et d’hygiène devant accompagner l’acte du sacrifice ont pris une place importante dans «l’ijtihad» de ses membres qui notent que le rituel du sacrifice du mouton est une sunna que ne sont pas tenus d’honorer «ceux qui ne peuvent pas acheter le mouton, notamment dans cette conjoncture qui affecte le pouvoir d’achat des familles, ainsi que ceux qui ne peuvent pas réunir toutes les conditions sanitaires nécessaires ainsi que ceux qui craignent la propagation du virus».
Dans son argumentaire visant manifestement à responsabiliser le citoyen «afin d’éviter les regroupements et les rassemblements favorisant la propagation du virus», la commission a rappelé la règle religieuse qui permet le sacrifice collectif (bovin ou camelin) ainsi que la possibilité pour le croyant de dédier le sacrifice à des proches, en l’occurrence parents, enfants, frères et sœurs …
«De même qu’il est permis, pour celui qui peut sacrifier, de confier l’achat et le sacrifice à un abattoir agréé ou à des professionnels tels que les bouchers, c’est d’ailleurs plus judicieux pour la sécurité et la prévention contre la propagation de cette épidémie», a recommandé la commission qui se trouve encore une fois au centre des débats à dimension religieuse en temps de crise sanitaire. Elle a évoqué, pour la même finalité, «la possibilité d’effectuer le sacrifice le deuxième, voire le troisième, jour de l’Aïd el-Adha», estimant que c’est là «un moyen d’éviter les regroupements des croyants lors de l’accomplissement de ce rite». Appelant les citoyens à éviter les erreurs commises et constatées lors de l’Aïd el-Fitr, la commission invite «la société civile et les comités de quartier à contribuer à la sensibilisation des citoyens à «l’impératif du strict respect des consignes de sécurité et des règles d’hygiène en évitant d’effectuer le sacrifice au niveau des espaces et rues que les pouvoirs publics s’emploient à désinfecter».
Toujours dans le registre des recommandations, la commission a suggéré «la mise en place de services de livraison à domicile dans le cadre des mesures autorisées afin de faciliter la tâche au citoyen et ainsi éviter les rassemblements», ainsi que la «désinfection impérative du matériel d’égorgement et d’écorchage en évitant leur échange ou emprunt tout en veillant à réduire le nombre de participants à l’opération du sacrifice». Reste désormais à vérifier si les citoyens qui tiendraient à accomplir le sacrifice vont se conformer à cet appel au respect des règles émanant cette fois d’une entité religieuse et si les autorités publiques parviendront à asseoir l’organisation nécessaire de ce …souk ?

Sujet de clivage
La fetwa de la commission ministérielle a suscité des réactions plutôt «clivantes» entre ceux qui approuvent son contenu et ceux qui y voient plus raisonnables d’écouter l’avis des scientifiques.
Youcef Mecheria, imam, a relevé que le feu vert accordé par la tutelle est justifié dans la mesure où il est bâti sur la série de recommandations appelant notamment au respect des règles de prévention et d’hygiène. «Le Comité de la fetwa a autorisé les sacrifices avec le respect des conditions d’hygiène et de distanciation sociale afin d’éviter la propagation du virus», a-t-il déclaré à Reporters. Notre interlocuteur a noté également le fait que la fetwa «a prohibé toute tentative de regroupement pendant le sacrifice» et qu’elle a ouvert la possibilité de sacrifier son mouton le deuxième et le troisième jour de l’Aïd pour éviter la contagion. Ce n’est pas l’avis de Hamid Zanaz, auteur d’ouvrages sur l’Islam et l’islamisme, qui déplore, dans une déclaration à Reporters, «l’occultation» de l’avis des scientifiques à ce sujet.
«Pourquoi formons-nous des médecins alors que leur avis ne comptent pas dans pareilles situations», s’est-il interrogé, regrettant ce qu’il qualifie de «primauté du religieux sur le scientifique dans notre société». Soulignant que la priorité d’un Etat consiste à garantir «la santé de ses citoyens avant tout», M. Zanaz estime qu’«autoriser ces sacrifices dans cette conjoncture est contre la santé publique». Pour lui, «il n’y a pas de raison de céder à la pression des éleveurs de bétail ou de certains religieux qui veulent préserver les traditions religieuses au détriment de la santé des citoyens». n