Les fakenews, les informations biaisées, la manipulation médiatique… ne sont pas des phénomènes nouveaux ni le résultat de l’usage des réseaux sociaux, mais sont liés, selon l’enseignante et chercheure à l’ENSJSI, Rima Rouibi, au comportement humain.

Par Fazil Asmar
Lors de son passage, hier, sur les ondes de la Chaîne III de la radio nationale, elle a indiqué que la manipulation et la guerre médiatique ont toujours existé, en Algérie comme ailleurs. Elle a rappelé, dans ce contexte, les tentatives de manipulation à l’époque de la colonisation française via Sawt el arab et El Moudjahid dans leur version fake.
«Le problème qui se pose aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, c’est que les informations qui circulent sont hors de contrôle. Et même si la vérité est établie, elle n’a pas la même résonance que les fakenews. Le nombre de partages de ces derniers est toujours plus important que celui de la vérité», explique-t-elle.
Parce que, selon elle, à force de répéter un mensonge, il devient vérité, d’une part, et parce que certaines vérités ne conviennent pas aux croyances, aux opinions et aux idées des utilisateurs, d’autre part. «Sur les réseaux sociaux, l’émotionnel l’emporte sur la vérité. Quand cette dernière n’arrange pas l’usager, elle est aussitôt rejetée. On peut dire que nous sommes en guerre d’idées, d’opinions, de croyances et c’est l’argument qui triomphe sur la vérité», fait-elle savoir. Elle souligne que quand c’est l’émotionnel qui l’emporte, surtout face à une telle surcharge informationnelle sur les réseaux sociaux, il est difficile aux usagers de se détacher de l’information, d’avoir du recul pour se poser des questions avant de les partager.
«Il y a comme un protocole sur les réseaux sociaux que nous appliquons de façon inconsciente, qui nous incite à partager et à liker des informations. Nous sommes soumis à une sorte de dictature du like. Il y a aussi cette présélection des algorithmes sur les réseaux sociaux qui publient des informations qui conviennent aux utilisateurs, l’œuvre d’individus ou de machines», prévient-elle. La dangerosité de cette présélection, précise-t-elle, c’est le risque de tomber dans l’extrême. «Car plus on vous impose ce qui convient à vos croyances et plus le risque de tomber dans l’extrême est grand. Quant à la guerre médiatique entre Etats, elle obéit aux enjeux politiques. D’ailleurs, il y a ce qu’on appelle aujourd’hui la géopolitique des fakenews pour entretenir surtout les crises», révèle-t-elle.
En Algérie, rappelle-t-elle, lors du Hirak populaire, il y a eu manipulation sur les réseaux sociaux mais aussi sur des médias traditionnels. «Il y a eu la publication sur les réseaux sociaux de 800 intox sur le Hirak en l’espace de quelques mois et certaines vidéos ont été reprises par des chaînes de télévision privées sans vérifier la source. Là, les médias sont interpellés pour contrecarrer la manipulation par le retour à la déontologie, à l’éthique journalistique, tout en leur garantissant le droit à l’accès à la source», estime-t-elle. Elle juge nécessaire la formation des journalistes sur les fakenews, pour développer leur esprit critique et un détachement par rapport à l’information. «Non seulement les journalistes, mais tous les citoyens doivent bénéficier d’une éducation média pour développer la culture de Fact checking. Le citoyen doit savoir que quand il partage une infox, il en devient vecteur et est, en partie, responsable de l’impact des fakenews. C’est ainsi qu’on contribue à réduire les intox qui sont une menace pour toutes les nations», conclut-elle.
Elle a appelé, par ailleurs, à multiplier et à promouvoir les espaces de débats publics afin de se positionner sur les réseaux sociaux, pour combler le vide dans la communication institutionnelle et ne pas céder la place à la manipulation par manque d’informations. «Quand on ne trouve pas l’information là où il faut qu’elle soit disponible, on la cherche ailleurs. Chercher à contrôler l’information coûte que coûte est vain. Le no comment a ses limites et la riposte ne convient pas toujours aux politiques. C’est une quête impossible. Le mieux est de donner plus d’espace aux débats», soutient-elle.