Le président de la République a affirmé, tout récemment, que la loi sur la monnaie et le crédit appartient au passé et qu’il convient de la réviser. Sa déclaration n’a pas manqué de surprendre des spécialistes du dossier qui affirment que ce texte, promulgué en 1990, «était en avance sur son temps» et qu’il reste toujours valable pour garantir l’indépendance de la Banque centrale par rapport au pouvoir politique si on décide de réparer les traces laissées par les coups de pioche que lui a porté l’ancien président déchu, M. Bouteflika, en 2003. D’autres experts s’interrogent aussi sur la pertinence des objectifs et surtout des délais «rapides» fixés par les «conseillers» d’El Mouradia en ce qui concerne l’exploitation du minerai de fer de Gara Djebilet, qui devrait prendre, selon eux, plus de temps que celui annoncé par le chef de l’Etat.

Les instructions du chef de l’Etat et les annonces lors de ses réponses aux questions des médias ont fait réagir plusieurs économistes qui se demandent si le Président de la République est bien conseillé sur des dossiers pointus qui engagent l’avenir de l’économie nationale. Citons trois annonces ou instructions révélatrices d’une tendance à aborder des sujets sans études ou analyses approfondies sur la faisabilité ou l’efficacité de telles décisions.
Premier dossier, l’annonce d’une révision de la loi de la monnaie et du crédit qui relève, selon lui, du passé. Cette décision fait réagir un économiste, spécialiste des questions financières, qui souligne que la loi de 1990 était en avance sur son temps et qu’elle garantit l’indépendance de la Banque centrale par rapport au pouvoir politique, problématique aujourd’hui. Il faut rappeler que la révision, en 2003, de la loi de la monnaie et du crédit a remis en cause cette indépendance. Cette ouverture à l’intervention du gouvernement sur des questions qui sont censées relever des prérogatives de la Banque des banques a conduit l’ex-Premier ministre Ahmed Ouyahia à recourir à la planche à billets contre l’avis de la Banque d’Algérie et à mobiliser 50 milliards de dollars grâce à ce financement non conventionnel pour surmonter la crise financière. L’institut d’émission avait pourtant proposé des alternatives au recours au financement non conventionnel. Il était possible avec les instruments monétaires de la Banque d’Algérie d’éviter le recours à la planche à billets, a argué la Banque centrale. Aujourd’hui, nous savons que l’utilisation de cette énorme manne n’a pas eu d’effets significatifs sur la croissance économique. A noter que dans une rétrospective de 30 ans d’indépendance relevant les réalisations et les contre-performances, parue en 1992, les auteurs de l’ouvrage soulignent que la loi de la monnaie et du crédit, promulguée en 1990, fait partie des réformes économiques lancées à partir de 1988 pour sortir d’une économie dirigée et aller vers une économie plus ouverte et donc sont en avance sur leur temps : «Les réformes s’appliquent à détruire aussi bien les mécanismes d’un capitalisme sauvage, du pouvoir de l’argent et du capitalisme d’Etat.» La publication du cabinet de consulting KPMG sur l’environnement de l’investissement en Algérie relève que l’activité bancaire en Algérie s’est nettement améliorée depuis la promulgation de la loi de la monnaie et du crédit de 1990. Elle prévoit une autonomie totale vis-à-vis du gouvernement, un cadre réglementaire comparable à celui des pays évolués. Le texte reconnaît qu’avec l’ordonnance de la monnaie et du crédit de 2003, la Banque Centrale a perdu un peu de son indépendance. La question est donc de savoir si, avec l’avènement d’une Algérie nouvelle telle que proclamée par le discours officiel, l’affranchissement de la Banque centrale par rapport au pouvoir politique sera consacré ?
Seconde annonce. L’objectif de réaliser 5 milliards de dollars d’exportation hors hydrocarbures en 2021. Le spécialiste des marchés financiers Noureddine Legheliel, qui a travaillé pendant une bonne période sur les dossiers exportation dans une banque suédoise, pense que ce défi est difficile à relever, voire d’une mission impossible. «Cela revient à augmenter non pas de 30% ou 50% mais de 150 % les exportations hors hydrocarbures», a-t-il observé. Tout cela dans une situation d’incertitude : la poursuite ou non des contaminations à la Covid-19 l’an prochain, la disponibilité du vaccin et la capacité de l’économie nationale à redémarrer rapidement après la récession de 2020. A cela s’ajoute l’existence de marchés significatifs pour les produits algériens en 2021, a-t-il souligné. Ce qui n’est pas évident. Non seulement les contraintes logistiques de procédures administratives, de qualité et de compétitivité des produits doivent être levées et l’accès aux marchés européen, américain, africain et asiatique devra être conquis dans un contexte de ralentissement des flux commerciaux mondiaux. Quant au développement du gisement de Gara Djebilet, le chef de l’Etat avait instruit, rappelons-le, le gouvernement de mettre rapidement en exploitation ces mines qui recèlent 3 milliards de tonnes de minerai de fer. Il avait également ordonné la réalisation d’une voie de chemin de fer entre Tindouf et Béchar pour acheminer ce minerai jusqu’à la côte. Il faut savoir qu’à un rythme accéléré des travaux, les études et la construction de la voie ferrée prendront, si tout se passe bien, trois ans. Idem pour les études de rentabilité et de faisabilité technique, les études détaillées du projet de développement, ainsi que les travaux de développement de ces mines. Trois à cinq ans correspondent à un délai de réalisation raisonnable, car il s’agit d’un mégaprojet et non pas d’un petit gisement. Encore faut-il que la solution technique trouvée pour soustraire le phosphore du minerai s’avère adéquate pour rendre ce gisement rentable.
Il convient enfin de nuancer ces réserves en accordant au chef de l’Etat cette bonne intention de faire bouger les choses et d’aller vite vers le développement des exportations hors hydrocarbures et la confirmation de notre potentiel minerai important en vue de valoriser nos ressources naturelles et sortir plus rapidement de la dépendance à l’égard des hydrocarbures. Mais ce sont des choses trop sérieuses pour qu’elles relèvent de l’approximation. Elles renvoient à la bonne gouvernance et à la nécessité d’études sérieuses préalables avant toute décision et surtout d’élargir la consultation aux meilleurs spécialistes et hommes de terrain que l’Algérie recèle ici et à l’étranger, voire l’organisation de débats avant de prendre toute mesure économique importante.