La quatrième édition de Visa For Music, salon des musiques d’Afrique et du Moyen-Orient, s’est tenue du 22 au 25 novembre à Rabat (Maroc).

Quatre jours durant, la fête battait son plein : des artistes de plusieurs pays se produisant sur différentes scènes, des esthétiques accessibles et d’autres qui demandent à être expliquées et défendues, des rencontres entre professionnels (speed-meetings), des stands d’exposition (sur trois niveaux au Théâtre Mohamed V)…

Visa For Music est un rassemblement d’acteurs/opérateurs du monde de la musique (Musiques du monde et musiques actuelles) qui se tient depuis quatre années à Rabat, et qui est devenu, en si peu de temps, un rendez-vous important. Il est un moyen de mise en réseau, et un lieu de rencontres entre professionnels au sens large (artistes, producteurs, diffuseurs, éditeurs, distributeurs, festivals, directeurs artistiques, labels et majors, sociétés d’auteurs, fondations, médias…). Cette année, une bonne quarantaine d’artistes se sont produits sur les différentes scènes du VFM (Théâtre Mohamed V : grande salle et «Sous la tente», salle Renaissance, café Renaissance, Dhow), et ce, dans le cadre de showcases. Parmi ces artistes, le groupe algérien mythique Raïna Raï, au meilleur de sa forme, qui a revisité, pour le grand bonheur des spectateurs, ses tubes, comme «Zina», «Taïla» ou encore «Maândi z’har». Du bon son à l’ancienne et une musique à la fois recherchée et accessible, qui invite à la danse, à la fête, mais qui raconte plusieurs histoires, notamment celle d’un groupe qui a connu plusieurs phases et mutations, et qui continue à nous procurer du plaisir. Le VFM de cette année a également été l’occasion de découvrir sur scène le nouveau projet du maâlem Hassan Boussou intitulé Gnawa Racines. Dans le sillage des Musiques du monde et de la «fusion», ce projet puise dans le fonds musical Gnaoua, et revendique un ancrage africain que ce soit au niveau des rythmes ou des instruments. Au VFM 2017, nous avons également pu découvrir la démarche et le son d’Inouraz (qui signifie «espoir» en tamazight), un projet musical des plus intéressants, créé en 2006, sous l’impulsion de quatre musiciens, menés par le percussionniste Khalid El Berkaoui. La démarche du groupe s’appuie sur «la musique spirituelle amazighe», qui constitue le point de départ à l’exploration d’autres univers et de nouvelles sonorités, empruntant notamment au jazz ainsi que des instruments (taârija, bendir, guembri, loutar, trompette, daf iranien, calebasses…) à d’autres styles musicaux. Lors de sa prestation au VFM, le groupe a suspendu le temps et réussi le double exercice d’installer une atmosphère mystique, méditative, ainsi qu’une ambiance joyeuse et festive. En deuxième partie du spectacle, Inouraz s’est produit en duo avec le groupe sud-coréen Jgah, laissant ainsi entrevoir sa grande capacité d’adaptation et l’ouverture de sa musique.

Une fenêtre sur le Moyen-Orient
L’adaptation et l’ouverture semblent être la marque de fabrique de Farid Ghannam, finaliste de MBC The Voice, qui mène aujourd’hui une carrière solo. Bassiste et interprète de talent, il est aussi un des rares à jouer au Guembri électrique et à reproduire avec maestria le répertoire Gnaoua. Son passage par Rabat a certainement marqué beaucoup d’esprits, notamment le public qui l’a chaleureusement accueilli et a fait la fête avec lui. Visa For Music est aussi le lieu de découverte de projets recherchés et intimistes, porteurs d’une histoire et d’une mémoire qui se mélange à des influences diverses, comme il est le cas pour Aïda & Babak Quartet. Mené par la chanteuse et violoniste Aïda Nosrat et le guitariste Babak Amir Mobasher, le duo d’artistes iraniens propose un son d’une grande beauté, qui mêle flamenco et jazz manouche à la musique et poésie traditionnelle persane. Installés en France depuis 2015, Aïda et Babak ont sorti, en janvier 2017, leur premier album intitulé «Manushan» (accords croisés). Dans un autre registre, celui du rock, le groupe libanais The Wanton Bishops a mis le feu. Menée par le charismatique chanteur et multi-instrumentiste (guitare, ‘oud, harmonica), Nader Mansour, la formation, créée en 2011, s’inspire de la musique et chanson arabe classique, notamment dans les mouals (introductions), utilise parfois des rythmes ou des instruments (le ‘oud par exemple) pour rappeler une culture et un ancrage, mais assume parfaitement le rock en tant que registre. The Wanton Bishops a su instiller de la joie de vivre et partager un moment fort avec le public. Chantant en arabe et assumant parfaitement aussi le registre du rock, le groupe jordanien El Morabba3, fondé en 2009, s’est également produit lors de cette édition du VFM. Avec des textes engagés et une musique planante inspirée aussi de la musique arabe, El Morabba3 est une valeur sûre de la nouvelle scène arabe. Comme on a pu le constater l’an dernier au VFM avec Jadal (Jordanie) et 47 SOULS (Palestine), et le confirmer cette année avec El Morabba3 et The Wanton Bishops, les artistes du Moyen-Orient ont un rapport différent aux musiques actuelles, comparativement aux Maghrébins. Car, de ce qui nous a été donné à voir au Visa For Music, c’est sur un seul style de musique que ces artistes travaillent et introduisent des éléments de leur propre culture ou leurs influences, alors que du côté du Maghreb, c’est souvent un mélange de plusieurs inspirations. La musique traditionnelle ou populaire constitue parfois l’ossature, mais il est souvent difficile de classer dans un registre ces musiques. Les artistes maghrébins ne se limitent pas à un seul style, et semblent s’inscrire davantage dans les Musiques du monde, dans une démarche de «fusion» et de création.

Réfléchir sur les musiques actuelles
Si les showcases représentent une part importante de la programmation de Visa For Music, les conférences, au nombre de six cette année, sont une occasion de penser la musique et de réfléchir sur les musiques actuelles. Et, comme le VFM est né du paradoxe de la vitalité de la création et du manque de visibilité, aménager un espace de réflexion et de débat était important pour les organisateurs du salon. Pour cette quatrième édition, la Villa des Arts et l’Institut Cervantes de Rabat ont accueilli des opérateurs et acteurs culturels qui ont abordé leurs expériences, leurs difficultés et la place des musiques actuelles dans le monde de la musique. A titre d’exemple, la conférence sur les Bureaux Exports de la musique, a permis de comparer les «expériences africaines et celles des acteurs dans l’export musical sur d’autres territoires», et entre les modes de fonctionnements de ces structures qui ont pour mission «la promotion et la circulation des artistes». L’expérience estonienne dans le domaine est intéressante à relever.
Virgo Sillamaa de Music Estonia a expliqué le fonctionnement de ce bureau, qui ne fait pas de distinction entre un artiste et une compagnie, d’autant que la quasi-totalité des artistes en possède une. «Nous ne donnons pas de fonds, mais nous offrons des services : mise en réseau, mise en place de stratégies, conseil, etc.», a-t-il indiqué. Music Estonia organise aussi des séminaires de formation et des formations «personnalisées», démarche le secteur privé, et développe des échanges et des débats avec les gens du secteur.
Ce qui ressort également de cette rencontre a trait au fait que la vitalité des bureaux et leur efficacité dépendent également des politiques culturelles, de l’existence ou de la mise en place de mécanismes protégeant l’artiste et son travail et œuvrant à sa visibilité. Justement, sur cette question des politiques culturelles, une rencontre les a abordées en lien avec les industries créatives et la place accordées à ces dernières dans leur élaboration.
Les conférences ont également pensé l’apport de la diaspora dans le développement culturel (mais elle n’a concerné que les acteurs marocains), la nouvelle scène musicale (africaine et moyen-orientale), ainsi que le soutien aux arts du spectacle à travers l’expérience du collectif Tamasi. La formation n’était pas en reste puisque sept ateliers ont été organisés. Enfin, malgré les difficultés et les obstacles, et notamment sur le continent africain où le monde de la musique n’est pas aussi structuré qu’en Europe par exemple et où la culture n’a pas toujours la place qu’elle mérite, les professionnels de la musique résistent et continuent de rechercher le bon son, la belle énergie et la musique de demain. C’est ce qu’on retiendra de ce quatrième Visa For Music !