Le passage du chef du Mouvement des entreprises françaises Geoffroy Roux de Bézieux à Alger à la tête d’une importante délégation est au moins significatif de l’intérêt économique français pour l’Algérie, qui se manifeste à nouveau dans un contexte bilatéral moins tendu qu’il y a quelques mois seulement et à la veille d’une nouvelle loi sur l’investissement défendue par l’Exécutif comme plus ouverte sur la liberté d’entreprendre. Vers quoi cette attention va-t-elle évoluer ? S’il est prématuré d’y répondre, la grande et épineuse question politique n’est pas la seule à peser sur ce qui relève aussi de la logique du business et du ressort des entreprises à décider elles-mêmes comment réagir face à un climat des affaires très discuté par les patrons algériens eux-mêmes.

Par Nordine Azzouz
Les chefs d’entreprise algériens de la CAPC et français du MEDEF se sont à nouveau reparlés à Alger. La précision du lieu est importante et elle l’est d’autant plus qu’entre l’Algérie et la France – quels que soient les centres et les niveaux desquels on agit et on s’exprime – rien ne se passe sans que cela ne soit soumis à la science des signaux et des messages.
La dernière fois que les deux parties se sont vues sur le sol algérien remonte à février 2018. Depuis, il y a eu octobre 2021, les propos inattendus du président Macron sur l’explosive question mémorielle, ce qu’elle recouvre comme autres et redoutables enjeux du présent, et l’ouverture d’un nouveau chapitre du long et récurrent récit de crise qu’Alger et Paris ne cessent de filer ; à une mesure, cette fois, nettement plus inquiétante…
Ce chapitre n’est donc pas terminé. Il traîne encore sous le poids du dégel «laborieux» décrit honnêtement il y a quelques mois par le chef de la diplomatie Ramtane Lamamra, mais une de ses pages semble se détacher déjà pour inciter à la supposition – science des messages toujours – qu’entre les deux capitales la décrispation se poursuit malgré tout.
N’ayant pourtant pas mobilisé les lourds médias publics comme il y a quelques années, ce qui est un indicateur politique, la mission algéroise du MEDEF a été reçue par un membre du gouvernement, Ahmed Zeghdar, ministre de l’Industrie. Son chef Geoffroy Roux de Bézieux a également rencontré et dîné avec Kamel Moula, le président du Conseil du renouveau de l’économie algérienne ; une convivialité certes naturelle aux patrons, mais dont il faut tout de même en faire cas, principalement en raison des contacts et des liens qu’elle peut créer à l’avenir et du profil affiché par le CREA.
Le «Conseil» n’est pas comme la CAPC, le partenaire historique du Mouvement des entreprises françaises, mais il représente depuis sa création en février 2022 le nouveau et grand groupement patronal partisan des ambitions économiques du chef de l’Etat ; celui dont le leader a déclaré avoir reçu «cinq sur cinq» le message de M. Tebboune sur le «renouveau économique» qu’il entend réaliser pour le pays, et qui s’est depuis rangé en position de lui «trouver le meilleur outil de mobilisation des opérateurs».
Ceci rappelé, on retiendra qu’à la fin de la rencontre entre MM. Moula et Roux de Bézieux, le CREA et le MEDEF ont convenu, selon un communiqué de l’organisation algérienne, de «renforcer leurs relations par l’intermédiaire des partenariats existants entre leurs membres respectifs et d’ouvrir d’autres perspectives à d’autres entreprises de leurs organisations».
L’horizon qu’on voudrait synonyme en Algérie de «co-localisation» et de «co-production» est donc ouvert pour que les deux parties se retrouvent à nouveau avec d’autres pour des projets d’affaires et d’investissement. Le chef du MEDEF a d’ailleurs affiché la «disposition des opérateurs français à continuer à accélérer les échanges» sans prise en compte du climat politique entre Alger et Paris, a-t-il même osé de dire. Non pour minimiser la part de ce climat dans la conduite des affaires économiques, présume-t-on, mais par utilité de rappeler, comme lors de son point de presse d’arrivée à Alger, sa conception du marché «qui n’est pas un gâteau à se partager», mais un espace d’opportunités d’affaires pour tout investisseur qui y trouve son intérêt – chinois, italien, turc ou autre – et par commodité de se saisir d’abord de l’attitude réelle qu’auront les chefs d’entreprise algériens du «renouveau économique» annoncé au plus haut niveau de l’Etat algérien et défendu à travers le projet de nouvelle loi sur l’investissement, adopté en Conseil des ministres le 19 mai dernier.
Avant d’encourager les entreprises françaises à diversifier et relever, suivant l’appel de la CAPC et de son président Sami Agli, leur niveau d’investissement en Algérie, Geoffroy Roux de Bézieux, dont les collaborateurs sont bien informés du dispositif juridique et réglementaire national, regarde en plus la réaction des patrons algériens. Ceux-là savent que le texte de loi sur l’investissement sera adopté sans accrocs par le Parlement, ils l’approuvent mais disent aussi vouloir «juger sur pièce» et commentent le dernier communiqué du Cercle d’action et de réflexion pour l’entreprise (CARE). Mardi 24 mai, le think tank dénonçait une régression juridique en matière de politique commerciale externe en s’inquiétant des difficultés du monde de l’entreprise algérien après la note de l’Association des banques et établissements financiers (ABEF) selon laquelle toute domiciliation d’une opération d’importation doit requérir une autorisation préalable de l’Agence nationale de promotion du commerce extérieur (ALGEX), «laquelle est censée s’assurer au préalable que le produit à importer n’est pas fabriqué localement».
«Le recours à des voies détournées (circulaires, instructions, notes ABEF, etc.) pour des dispositions aussi lourdes que celles restreignant l’accès aux marchés extérieurs à des milliers d’entreprises ne constitue pas la bonne méthode : cela contribue plutôt à créer une atmosphère d’incertitude, dans la mesure où ce qui a été instauré par des instruments aussi fragiles pourra, demain, être abandonné de manière tout aussi intempestive (…) Lorsque le monde de l’entreprise se plaint de la bureaucratie et de l’instabilité légale ou réglementaire qui nuisent au climat des affaires et au fonctionnement du système économique national dans son ensemble, c’est précisément une telle situation qu’ils dénoncent. De ce point de vue, le passage par l’ABEF est symptomatique de cette dérive : les banques se retrouvent transformées en censeurs de l’activité de leurs entreprises clientes, là-même où elles sont censées en être les conseillers financiers et les accompagnatrices», conteste CARE. <