Cela se passait il y a une vingtaine d’années. Au directeur de l’hydraulique de Constantine, nous avions posé une question relative temporellement au fameux H/24, dont on nous gargarisait, sans jeu de mots, déjà depuis des années. Notre interlocuteur se contentera de répondre par un laconique «bientôt».

Le directeur de l’Epeco, l’ancêtre de l’actuelle Seaco, prendra la parole pour fustiger le choix de l’Etat de vouloir ramener une entreprise française, la SEM, Société des Eaux de Marseille, pour la gestion du précieux liquide. «Nous avons beaucoup de tares, dira-t-il en substance, mais avec pas de moyens du tout, nous avons fait mieux que les entreprises françaises lesquelles par contre ont tous les moyens.»

Il sera muté une semaine plus tard à Souk Ahras …
Depuis, beaucoup d’eau aura coulé, mais pas là où il faut. Le H/24 est toujours un vœu pieu, les fuites d’eau potable sont toujours légion et les VRD, sous gérance de la Seaco aussi, ne valent pas mieux.
L’objectif martial était à l’époque de proclamer aux règles internationales le service public par une distribution continue d’une eau de bonne qualité. Tout est remis en cause à Constantine, et ailleurs.
Pourtant, l’Etat avait mobilisé la somme rondelette de 55 milliards de dollars étalée sur deux plans quinquennaux lors du règne de fakhamatouhou. Cinq grandes villes furent retenues, dont bien sûr Alger, Oran, et Constantine. Les résultats sont là, têtus et révélateurs d’un gaspillage d’argent et… d’eau.
Bien sûr, ce ne sont plus les grandes disettes des années 1970 où le précieux liquide ne coulait presque jamais, et où des quartiers entiers était privés d’eau pendant des mois, alors que d’autres n’avaient que l’installation qui n’avait pour «locataires» que des courants d’air.
Néanmoins, la cagnotte affectée à une vie plus hydraulique a eu des… fuites, et le plan prévu est vite tombé à l’eau, toujours sans jeu de mots.
En 2016, les fermetures de route à cause du manque d’eau, voire sa totale absence a fait dire et écrire à certains spécialistes que les émeutes de l’eau allaient aboutir au déclenchement du printemps arabe de Constantine à partir de la capitale de l’Est. Tout se calmera par la suite, car à chaque «sortie» des citoyens, l’eau revenait curieusement dans les robinets. Cela n’a pas été le cas en 2017 à Annaba quand toute la wilaya s’asséchera, en même temps que d’autres communes de la wilaya d’El Tarf, subitement, que les robinets soient devenus inertes pendant plusieurs jours et que les émeutes quotidiennes menaçaient de tout faire éclater. Le wali de l’époque fut vite remercié, et les responsables de l’entreprise locale chargée de l’eau accuseront… les vacanciers d’être derrière un gaspillage massif du précieux liquide qui a conduit à la crise de l’eau.

Les émeutes de l’eau
Retournons à Constantine pour constater que les principaux cités et quartiers de la ville ne se sont calmés face à l’indifférence de la Seaco face à leurs problèmes liés à l’eau et aux eaux usées que «grâce» à la situation sanitaire du fait de la Covid-19.
Oued El Had, Djebel Ouahch, Sidi Mabrouk, Emir Abdelkader, d’autres secteurs de la ville la wilaya, et plusieurs communes de la wilaya ont vite perdu l’espoir d’un H/24 qui s’est émoussé au fil des ans. C’est le retour à une programmation très rigoureuse qui prévoit trois ou 4 heures «d’alimentation» par jour, voire par 36 h. Et il faut surveiller attentivement le gargouillis des robinets pour ne pas rater sa part de l’obole offerte par la Seaco, car, et comme au bon vieux temps de «dja l’ma», les horaires ne sont jamais les mêmes. Et dire que la Seaco devait être l’entreprise salvatrice…
Mais force est de constater que la société des eaux et d’assainissement de Constantine (Seaco) après presque 15 ans d’existence a lamentablement échoué. Pourtant, en joint-venture avec la Marseillaise des Eaux, l’association constantino–marseillaise a donné beaucoup d’espoir à des Constantinois échaudés par les entreprises des eaux qui avaient géré le précieux liquide, que ce soit l’Epeco, ou un autre sigle. «Les sigles changent, mais la situation reste la même, si elle n’empire pas», nous soulignait un ex-directeur de l’hydraulique.
Depuis 2005, la Seaco patauge. Non seulement elle a lamentablement failli dans sa gestion et distribution de l’eau, mais elle s’est aussi empêtrée dans la gérance des eaux usées. Résultat des courses : les fuites d’eau et les éclatements des tuyaux d’évacuation font bon ménage et coulent ensemble sur les chaussées à longueur d’années. Les eaux usées étaient l’apanage d’un service de l’APC, et de mémoire, ledit service s’en sortait plutôt bien. «Nous avions deux camions avec des bennes rouillées, des pioches et des pelles, mais on répondait aux doléances des citoyens dans les 24 h au maximum. Maintenant, la Seaco, avec un matériel ultra sophistiqué, ne se déplace que rarement et quand elle fait le curage des égouts, elle laisse le tout sur place, et surtout ne déverse pas de la chaux pour l’aseptisation des lieux et les mauvaises odeurs», nous dira aussi un ex responsable des eaux usées à l’APC de Constantine.

Matériels sophistiqués et résultats éculés
Des paroles confirmées par le constat d’odeurs épouvantable après le passage des agents de la Seaco pour le curage des égouts. Nous pensions que la chaux était un produit cher ou rare. Et bien non. Non seulement le produit est présent partout, mais son prix, au gros, défie toute concurrence avec 18,24 DA les… 40 kg ! Un produit super bon marché et contraste avec les affirmations des agents d’entretien de la Seaco, quand ils se font apostropher par les citoyens, affirmant la rareté et la cherté de la chaux.
Les fuites d’eau, qui avoisinent une perte d’au moins 60 %, font légion à Constantine. Il y en a même qui durent depuis des années, et quand ces dernières sont signalées aux services de la Seaco, la seule et unique réponse que l’on obtient et «nous avons un planning que nous suivons, et nous travaillons par priorité». Mais quand des fuites d’eau ressemblant à des geysers se transforment en lavage-auto à long terme, on se demande où se situe l’ordre des priorités. Nous aurions bien souhaité disserter avec des responsables de la boîte, mais leur présence n’était jamais de mise et la nôtre pas très appréciée. La Covid-19 est devenue l’alibi de mise.
Pourtant, tout avait bien commencé pour la Marseillaise des eaux, puisqu’elle a eu elle les préférences de l’Etat, après un avis d’appel d’offres international qui avait été déclaré infructueux. La Marseillaise des Eaux a vu son offre rejetée par la Commission nationale des marchés publics, pour revenir quelques mois plus tard et remporter le marché après une consultation restreinte, opérée sous le manteau.
Il faut savoir que l’introduction des sociétés françaises dans la gestion de l’eau est une «idée» de… Abdelmalek Sellal, ministre des Ressources en eau, à l’entame du 21e siècle. La loi 05/12 fut pondue et les réformes promises entamées.

Des Marseillais à Constantine
Première phase, la Société des eaux de Marseille, SEM, décroche plus de 60 millions d’euros pour le premier protocole, une réhabilitation de 1200 km de conduites du réseau d’AEP pour une durée de trois ans, et 30 millions d’euros, en une seconde phase, pour l’administration de ce même réseau sur 6 ans. Savoir-faire, transfert de technologie et… une eau 24/24 ont été les maîtres mots des contrats. Plusieurs années après, les objectifs ont été oubliés et les fuites d’eau, talon d’Achille des sociétés algériennes, «empireront et passeront à 40 puis 50, et enfin actuellement à 60 %», dixit un directeur régional du secteur qui en a gros sur le cœur. Le vin était tiré, mais personne ne le boira, ni ne prendra un verre … d’eau à la place.
Des poursuites seront annoncées, timidement, contre des responsables français, spécialement le directeur général, Michel Vallin, que tous les Constantinois connaissent par sa propre signature au bas des factures qu’ils recevaient. Puis de l’eau coulera sous les ponts, pas dans les robinets, et tout semblant de poursuite cessera en 2015. C’est vrai qu’aujourd’hui la Seaco est apparemment algérienne à part entière, et a eu comme lourd fardeau de prendre le relais de la SEM, qui devait transmettre savoir-faire et autres «produits» pour une bonne continuation de son «œuvre». L’héritage et la continuité sur les pas de la Marseillaise des Eaux font que le déficit de la compagnie avoisine de nos jours les 6 milliards de dinars toujours à cause d’une vision éculée, une gestion approximative et un échec de la récupération de ses créances auprès de ses clients, et la place dans une situation très inconfortable, ses cadres héritant d’une situation catastrophique et aussi et surtout d’un détachement inconsidéré, prenant comme litanie le célèbre «ce n’est pas moi, c’est lui».
Pourtant, la nature a été généreuse ces dernières années, en plus d’une multiplication de sources et de forages, et surtout l’entrée en fonction du barrage Béni Haroun, qui devait soulager, non seulement les Constantinois de leur peine des jerrycans, mais aussi les habitants de plusieurs autres wilayas.
L’espoir du H24 s’évapore donc à mesure que le délitement de la Seaco, et des autres entreprises de gestion de l’eau, et ce ne sont pas les craintes d’un «complot» dénoncé par le président Tebboune, et encore moins l’ultimatum lancé à son ministre pour trouver «une solution dans la semaine» qui vont améliorer le sommeil des milliers d’abonnés de la Seaco. Ça sera plutôt l’insomnie qui les guette, en attente du borborygme de l’eau dans les robinets.
Rappelons que mercredi dernier, le ministre des Ressources en eau, Arezki Berraki, a procédé à une série de limogeages à la tête de structures importantes, responsables de la gestion du service public de l’eau. Ainsi, il a été mis fin aux fonctions du Directeur général de la Société des eaux et d’assainissement d’Alger (Seaal), ainsi que de 26 directeurs d’unités de wilaya de l’Algérienne des eaux (ADE).
Cette décision avait été prise suite à une «large opération d’inspection et d’évaluation, notamment après les perturbations enregistrées lors des deux jours de l’Aïd El Adha», avait indiqué le ministère des Ressources en eau dans un communiqué. «Suite à un rapport de l’inspection générale du ministère des Ressources en eau, qui a mené une enquête approfondie, il a été établi que les perturbations et insuffisances dans les wilayas d’Alger et de Tipaza étaient dues, dans une large mesure, à la mauvaise gestion», a ajouté le communiqué qui soutient que «des manquements importants» ont été relevés dans la gestion service public de l’eau dans 26 wilayas du pays.