«L’épidémie de la Covid-19 a radicalement changé nos vies. Cela fait pratiquement trois ans, que je ne suis pas revenu dans les villages d’origine et nos maisons familiales de Hammam Guergour et Bougâa, situés à 50 km au nord-ouest de la ville de Sétif.» Récit d’un retour aux sources, et d’un voyage dans l’empire de la mémoire familiale de la guerre de libération nationale de notre pays.

Farid CHERBAL Professeur des universités de génétique du cancer à l’USTHB (Alger)

Hammam Guergour, vendredi 10 juin 2022, 14H
La montagne majestueuse qui domine le village de Hammam Guergour est verdoyante, grâce aux dernières pluies du mois d’avril et de mai. Je revois avec une grande émotion et une grande fierté, à la veille du 60eanniversaire de l’indépendance de notre pays, la maison de ma grand-mère maternelle, bâtie sur les hauteurs de Hammam Guergour, à proximité de cette montagne. C’est de la maison de ma grand-mère maternelle que mon grand frère Kamel a rejoint, durant l’été 1961, à l’âge de 16 ans et demi, les rangs de la glorieuse ALN (Armée de libération nationale) dans la Wilaya III, pour participer à la lutte de libération nationale. Mon grand frère Kamel, un combattant de la liberté, va tomber à l’âge de 17 ans, au champ d’honneur, les armes à la main, face à l’armée coloniale française, dans une maison située dans les montagnes des Babors (Ababur), qui surplombent le village de Bouandas, en Basse-Kabylie. L’ancienne école communale historique de Hammam Guergour porte aujourd’hui son nom. Le nom de mon grand frère Kamel figure aussi sur la stèle des 46 lycéens-martyrs des lycées Malika-Gaïd et Mohamed-Kerouani de Sétif, qui a été inaugurée le 19 mai 2022.

Hammam Guergour, vendredi 10 juin 2022, 14H30
Du balcon de notre grande maison familiale, situé à l’entrée du village de Hammam Guergour, je regarde la place centrale et des souvenirs en noir et blanc remontent de l’empire de ma mémoire. Le récit de ma mère sur l’arrestation de mon père par l’armée coloniale française en 1958, me revint en travelling arrière. C’est de cette place centrale, en 1958, qu’ont démarré les camions militaires de l’armée coloniale française qui ont emmené mon père et d’autres citoyens de Hammam Guergour vers les prisons de la France coloniale. Mon père était un militant de l’OCFLN (Organisation civile du Front de libération nationale historique). Il affrontera avec courage et détermination la «Question» des parachutistes tortionnaires de l’armée coloniale française. Il avouera uniquement son nom et son métier, Cherbal Mohand Seghir, commerçant-cultivateur. Mon père a été emprisonné durant deux années dans un sinistre camp de détention de l’armée coloniale française, situé à l’ouest du pays. Il sera libéré à la fin de l’année 1960, mis sous contrôle judiciaire et interdit de séjour à Hammam Guergour par l’armée coloniale française.

Bougâa, maison familiale, rue des Martyrs, 21 avril 2008
Elle a refait le même rêve, pour la septième fois, durant la semaine. Elle revoyait au ralenti les images du passé qui étaient liées au récit de la mort de son fils aîné, qui lui été fait quelques mois après l’Indépendance par une vieille femme, originaire du village de Bouandès. La vieille femme lui avait raconté les dernières heures de son fils aîné, nommé Kamel, un combattant de la liberté dans les rangs de l’ALN, dans la Wilaya III. Depuis des mois, durant la guerre de libération nationale, la vieille femme et sa famille qui vivaient dans une maison située sur la chaîne des montagnes les Babors (Ababur), qui surplombent le village de Bouandès, hébergeaient et aidaient le groupe des moudjahidine auquel appartenait son fils aîné. La vieille femme avait adopté son fils aîné comme son propre enfant. Il est mort à 17 ans, les armes à la main dans la maison de la vieille femme. Cela s’était passé le 4 février 1962, un mois et demi avant le cessez-le-feu entre le FLN historique et la France coloniale.
Pourquoi ce récit, fait d’images couleur sépia, enfoui dans les labyrinthes de sa mémoire, est-il remonté à la surface de son existence ? Est-ce que c’est l’effet de l’oxygène, délivré par petites bouffées par le masque de réanimation que lui avait mis le médecin depuis la matinée, pour soulager la douleur qui lui serrait la poitrine à cause d’une méchante grippe, qui l’avait renvoyé en un long flash-back, explorer les fabuleux territoires du souvenir ?

Bouandas, une maison située au pied de la chaîne de montagnes des Babors (Ababur), 4 février 1962
Les bergers qui connaissaient l’âme de la montagne informèrent le jeune adolescent en tenue militaire de l’ALN et la vieille femme qu’un vaste ratissage fait par une compagnie constituée de harkis et de soldats français lourdement armés était en cours.
Il demanda aux moudjahidine présents avec lui dans la maison d’évacuer les archives les plus importantes de leur région et de les remettre au poste de commandement de l’ALN, situé sur les montagnes qui surplombent la vallée de la Soummam. La vieille femme les aida à les charger sur le dos des mulets. Les moudjahidine s’évanouirent en une procession dans les ténèbres de cette nuit glacée de février 1962.
Il rentra dans la maison et demanda à la vielle femme de préparer un grand feu dans la cheminée traditionnelle faite en terre glaise. La vieille femme s’activait autour du feu. Une immense flamme jaillit quand elle jeta l’allumette sur le bois sec imbibé de pétrole.
Le feu éclaira le visage aux traits réguliers de l’adolescent à la grande taille, qui s’activait à brûler le reste des archives. Il avait une confiance aveugle en ses compagnons de lutte, la plupart étaient natifs de la région. Ils vont décrocher très vite et continuer leur chemin pour rejoindre le poste de commandement de l’ALN. Les premières lueurs de l’aube filtrèrent à travers le toit en chaume de la maison. Il avait les yeux rougis par la fumée et le manque de sommeil. Il était heureux. Le feu avait dévoré les précieuses informations qui avaient déclenché le ratissage de l’armée coloniale française. Au loin, on entendait les pas qui se rapprochaient et le bruit des chenilles des engins militaires. La vieille femme lui demanda de rentrer se cacher dans l’immense akoufi, qui lui servait de silo à grains, fait en terre de glaise et peint en blanc avec de la chaux. Il ajusta la grenade à main qu’il portait au ceinturon, et il se cacha dans l’akoufi.
La vieille femme mit une casserole d’eau à bouillir sur le feu de la cheminée. Quand les soldats et les harkis défoncèrent la porte, le café était prêt. Ils saccagèrent la maison. Dix minutes après, du fond du silo, il entendit une voix autoritaire dans un français impeccable, ordonner aux soldats et aux harkis de fouiller le silo à grains. Instinctivement, il tenta de dégoupiller sa grenade à main pour la jeter sur les soldats et les harkis. L’akoufi bougea légèrement. Les rafales crépitèrent dans la maison. Le temps se figea, durant l’éternité d’une seconde. Des centaines de trous apparurent sur la chaux blanche de l’akoufi.

Bougâa, maison familiale, rue des Martyrs, 22 avril 2008
Elle se rappela que le 5 juillet 1962, le commissaire politique de l’ALN lui annonça fièrement : «Votre fils Kamel est tombé au champ d’honneur». La fête de l’Indépendance devint pour elle le début d’un éternel deuil. Les chercheurs d’os partirent ramener les restes de son fils, qui avait été enterré sur les hauteurs du village de Bouandas. La vieille femme leur indiqua sa tombe. Deux semaines après l’Indépendance, il fut enterré dans le cimetière familial de Hammam Guergour, aux pieds de la montagne, face à la rivière qui coule au milieu du village.
Le médecin lui enleva le masque de réanimation et se tourna doucement vers sa nombreuse famille, réunie autour d’elle, depuis la matinée. Du fond des labyrinthes de sa mémoire, l’image de son fils aîné, tel un hologramme, se cristallisa en trois dimensions. Elle respira pour la dernière fois, tendit sa main gauche et murmura : «Kamel, mon fils, tu es enfin revenu …» Au même moment, en Amérique, sur une plage de Pensacola en Floride, son troisième fils trempa sa main dans l’eau de mer du golfe du Mexique. Elle était chaude. Cela lui rappela l’eau de Chenoua-plage, au mois d’août. Soudain, un SMS s’affiche sur l’écran de son téléphone portable : «Ta mère est un peu malade, elle a demandé après toi».

Hammam Guergour, vendredi 10 Juin 2022, 15H
Le temps mange la vie. Soixante années sont passées. Le souvenir et la mémoire de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, de mon grand frère Kamel et de mes parents, éclairent nos vies au quotidien et illuminent nos maisons familiales à Hammam Guergour et à Bougâa. Depuis l’année 2006, je vis entre Alger et l’Amérique, où m’emmène mon travail de professeur des universités et de directeur de recherche d’un projet sur la génétique des cancers héréditaires dans la population algérienne, au Laboratoire de biologie cellulaire et moléculaire (LBCM) de la faculté des sciences biologiques à l’USTHB (Alger). Je suis un membre de l’Association américaine pour la recherche sur le cancer (AACR) et de la société américaine de génétique humaine (ASHG). Notre travail de recherche conçu et réalisé en grande partie à l’USTHB a une audience internationale. Il va nous permettre dans un futur proche de mettre en place, avec les services d’oncologie médicale de notre pays, le dépistage génétique des cancers héréditaires chez les patients algériens et leurs familles.
J’ai une reconnaissance éternelle envers le million et demi de martyrs, dont les valeureux et héroïques pères fondateurs de l’Algérie indépendante qui ont combattu et défait le colonialisme français sanguinaire et barbare et permis l’indépendance de notre pays le 5 juillet 1962.
Je suis fier de mon pays, l’Algérie !