PAR INES DALI
La Banque d’Algérie (BA) a fixé les conditions du financement extérieur, indiquant que seuls les projets stratégiques et structurants pour l’économie nationale sont éligibles, et ce, après avis des autorités compétentes. Pour l’économiste Mohamed Achir, «cela traduit le choix des projets d’investissement fait par le gouvernement qui juge que les investissements éligibles au financement international sont les projets susceptibles de créer un effet d’entraînement pour la croissance économique». Il a cité, entre autres, les infrastructures de transport, comme les chemins de fer et les ports, car «cela participe indirectement à créer un climat favorable pour la croissance».
Il a ajouté qu’«éventuellement, il y aura des investissements qui rentrent dans une chaîne stratégique de production, comme par exemple l’exploitation des mines ainsi que tout ce qui est considéré comme projet susceptible d’améliorer le climat des affaires, exception faite des hydrocarbures qui ont une loi spécifique». A partir de cela, il faudra s’attendre à un texte qui va «mieux clarifier le partenariat public-privé (PPP), que ce soit le privé national ou étranger», a déclaré, hier, M. Achir, à «Reporters». Concernant l’épineuse question de l’octroi des crédits bancaires, à propos de laquelle le gouverneur de la BA a estimé qu’il y a toujours une «réticence» de la part des banques au vu du «manque de transparence affiché par certains demandeurs de crédits», notre interlocuteur a d’abord tenu à relever que «la BA est la banque des banques» et que «c’est elle qui surveille la pratique bancaire, qui en est le régulateur, ainsi que le garant de la protection de l’argent des déposants, sans oublier que c’est elle aussi qui fixe le cadre réglementaire pour les opérations bancaires».
Mais ce qu’il faut également retenir, selon notre interlocuteur, c’est qu’en dépit du fait que les banques commerciales jouissent d’une autonomie dans la prise de décision pour l’octroi de crédits, il y a «une réglementation un peu floue». Il explique : «D’abord il y a une inflation d’instructions de la BA sur plusieurs questions, que ce soit les crédits, la gestion de fonds, etc., mais qui ne sont pas suivies par des notes applicables, opérationnelles sur le terrain que ce soit par l’ABEF ou le Conseil de la monnaie et du crédit. Il y a donc un problème de visibilité et d’applicabilité des lois et des instructions qui viennent du ministère des Finances ou de la BA». D’où, estime M. Achir, il faut «assainir davantage l’environnement juridique, notamment bancaire».
L’économiste revient, par ailleurs, sur «le contexte du Hirak de 2019 qui a un effet psychologique sur le décision des banques publiques par rapport à l’octroi des crédits». Pour lui, le gouverneur de la BA a voulu «contourner un peu cette question par rapport au climat sceptique, étant donné qu’il y a beaucoup de PDG de banques qui sont en prison. Or, ce n’est même pas le PDG qui prend les décisions d’octroi de crédit mais un comité d’évaluation». Dans ce sens, il a poursuivi que chaque banque, chaque agence a son comité d’évaluation des crédits à des échelons différents, wilayal, régional et central. Ce sont des «comités autonomes qui évaluent le projet à financer, sa rentabilité future, sa solvabilité pour voir s’il y a opportunité de le financer ou non.
Invité à donner son avis sur les liquidités bancaires de l’Algérie qui ont atteint 1500 milliards de dinars selon le chiffre de la BA, M. Achir a estimé que c’est une hausse considérable si l’on tient compte du fait qu’il y a un an, le pays ne disposait que de «quelques 460 milliards de dinars».
«Les 1500 milliards de dinars de liquidités annoncés par le gouverneur de la BA représentent le triple de ce qu’on avait à la fin de 2020, soit un peu plus de 400. Au début de 2021, on avait environ 600 milliards de dinars. On peut dire que le niveau actuel des liquidités est acceptable pour alimenter les banques, les comptes CCP, etc.», a-t-il dit.
En revanche, il ne partage pas l’estimation selon laquelle le chiffre de 1500 milliards de dinars représente «trois ans de stock» comme évalué par la BA. «On ne peut pas vraiment parler de trois ans de stocks maintenant, car cela dépend de la vitesse de l’économie. Et on ne peut pas mesurer réellement quelle sera la capacité d’absorption de ces liquidités par l’économie, on ne sait pas comment elle va évoluer», a estimé M. Achir.

Impact de la hausse du pétrole
A la question de savoir peut-il y a voir un impact de ce qui se passe à l’international sur l’Algérie sur le plan économique, il a estimé qu’il n’y «pas que des solutions techniques, mais également des solutions politiques».
Par ailleurs, dans la conjoncture actuelle de hausse des prix du pétrole qui ont culminé avant-hier à des niveaux proches de ceux de 2008 avant de redescendre un peu, M. Achir a noté que cela est certes «une bonne chose pour les pays producteurs pour le moment». Mais cela ne devrait pas s’inscrire dans la durée car une forte hausse des prix du pétrole et du gaz également ne serait pas de nature à favoriser la croissance économique au vu des conséquences que des prix forts pourraient engendrer.
«L’augmentation des prix du pétrole va se répercuter négativement aussi sur les pays producteurs dont les économies sont moins intégrées et moins industrialisées. Les coûts à la production et bien d’autres vont augmenter à l’échelle mondiale», a relevé l’économiste. Cela fera en sorte que «les pays producteurs, comme l’Algérie, vont eux aussi payer le prix de la hausse des coûts à la production», dans le sens où «ils perdront ce qu’ils auront gagné en vendant le pétrole et le gaz en payant fort les produits importés».
M. Achir plaide pour un prix équilibré. Selon lui, il faut un prix qui arrange aussi bien les producteurs que les pays consommateurs. «J’estime qu’un prix de baril de pétrole qui se situera à une moyenne de 100 dollars, ou entre 80 et 100 dollars est un prix équilibré qui servira producteurs et consommateurs en même temps», a-t-il conclu. n