Les incendies qui ont embrasé récemment l’Algérie ont touché tout le peuple profondément attristé par
les images apocalyptiques de villages entièrement ravagés. Ces images ont déclenché un immense élan
de solidarité, hélas, entaché par l’abject assassinat du jeune Djamel Bensmaïl qui a choqué tout le pays.

Par Sihem Bounabi
Dans le tourbillon de ces journées, où l’Algérie a subi le pire, mais aussi vu un formidable élan de solidarité, il y a des familles séparées de leurs enfants partis en vacances chez leurs grands-parents, qui ont dû prendre leur mal en patience face à cette tragédie.
Durant les incendies qui ont embrasé la wilaya de Tizi-Ouzou, une maman, loin de ses deux petites filles âgées de 10 et 13 ans, raconte son vécu, « trois jours d’enfer », dit-elle.
Cette maman était à Alger alors que ses filles, âgées de 10 et 13 ans, étaient au dans un village encerclé par les flammes à Aït Yenni, Ouacifs, Iboudrarene et Aïn El Hamam, sans aucun moyen d’évacuation.
Des vacances qui tournent au cauchemar
En effet, comme il est de tradition, chaque mois d’août, les deux fillettes étaient enthousiastes d’aller passer des vacances avec toutes les tantes et oncles paternels qui se rassemblent avec leurs enfants dans une ambiance estivale et de joie de retrouver les grands espaces et l’air des montagnes, loin du confinement de la capitale.
Ainsi, ce lundi 9 août, la journée avait commencé comme les toutes autres, même si les nouvelles d’incendies avaient commencé à circuler sur les médias et les réseaux sociaux, mais avec la crise du manque d’oxygène de la 3e vague du coronavirus et la virulence du variant Delta, qui avait contaminé la majorité de l’entourage, plus ou moins gravement, et des décès de proches, les incendies en Kabylie étaient relégués au second plan.
Durant cette matinée de lundi, le rituel des coups de fil quotidiens entre la maman et ses filles s’est déroulé comme de coutume, la plus jeune était contente de passer ses journées à jouer avec ses cousins et cousines. Toutefois, il y avait la pointe de tristesse de l’absence du grand-père qui avait été emporté par la Covid. L’adolescente de 13 ans racontait que de la terrasse, elle apercevait au loin les incendies et que c’était impressionnant comme un grand cinéma 3D. Mais au fil des années, cette image s’était banalisée, car chaque été, le paysage en feu et les fumées lointaines étaient récurrents.
C’est seulement dans la journée que les incendies commencent à prendre de l’ampleur et que le danger imminent se fait ressentir à travers les images diffusées sur les réseaux sociaux.
Vers 18 heures, les réseaux téléphoniques sont perturbés, les téléphones portables ne répondent pas durant toute la nuit. Plus les heures s’égrènent et plus les images diffusées par les réseaux sociaux et certains médias traduisent la gravité de la situation. Au nom des régions citées, la maman nous confie : « Mon cerveau a buggé, comme paralysé, mon cœur s’est serré très fort et j’ai eu le souffle coupé, comme un coup de poing en plein poumons. » Elle ajoute « il m’a fallu un bon moment pour reprendre mon sang-froid et calculer les risques que les flammes atteignent le village ». En effet, la maison familiale se trouve dans la commune d’Iboudrarene, au centre de la région qui s’embrase avec tout autour Aït Yenni, Ouacifs, Aïn El Hamam. C’est seulement vers 1H30 du matin que la maman réussit à joindre une amie qui passait son congé dans un des villages d’Ouacifs, à 30 mn de route du village où se trouvent ses deux filles. Son amie confirme que « la région est encerclée par les flammes, que la chaleur est insupportable et que ses enfants commencent à étouffer car l’air est irrespirable».
Là aussi, coupure de réseau. Elle apprendra plus tard que le mari de son amie a réussi à se frayer un chemin et à évacuer toute la famille vers le village d’Ouadia, qui avait déjà ouvert les portes des maisons et l’école pour accueillir les survivants des flammes.
La nuit de lundi à mardi a été une nuit blanche pleine d’angoisse, la maman était en quête de la moindre information, à suivre tous les lives et les publications des appels à l’aide sur les réseaux sociaux. Encore sous l’effet du choc de ces images qu’elle veut oublier, elle nous confie : «Les larmes coulent d’elles-mêmes face à tous ces appels de détresse, face à toute cette désolation et la peur viscérale que cela n’atteigne le village où se trouvent mes filles ».

Les réseaux sociaux pour s’informer
Dans la matinée de mardi, dès 8 heures du matin, les appels de la famille et des proches inquiets commencent à s’enchaîner pour avoir des nouvelles des petites filles et réclamer leur évacuation sur Alger.
En milieu de matinée, la maman éprouve un soulagement teinté d’angoisse après avoir reçu un message d’une autre amie qui se trouve à Aït Yenni, à 15 minutes à vol d’oiseau du village où sont ses filles. Son amie lui confie que la moitié du village d’Aïth Yenni a été réduite en cendres, mais qu’avec sa famille ils sont sains et saufs et que la maison a été sauvée in extremis des flammes. Malheureusement, beaucoup de maisons ont été endommagées et on compte déjà plusieurs morts dont celle de la jeune étudiante de 23 ans, qui est allée ouvrir la barrière du troupeau de moutons et qui s’est retrouvée piégée par les flammes.
La mère des deux filles poursuit son récit : « Même si j’étais rassurée pour mon amie, l’angoisse est insoutenable tout au long de la journée. Il faut un effort surhumain pour continuer à travailler alors que l’esprit et le cœur sont auprès de la chair de sa chair encerclée par les flammes. La seule arme que j’avais pour les protéger était de prier Dieu de les préserver des flammes ».
Une foi qui a nécessité plus de force, car si les médias et les réseaux sociaux étaient focalisés sur les grands villages et les régions les plus touchées aucune information ne filtrait sur le village dont elle attendait impatiemment d’avoir des nouvelles avec un réseau téléphonique hors service. Mais, grâce à un lien sur la plateforme zoom earth, qui affiche en temps réel les incendies et les tempêtes sur la planète, elle a réussi à zoomer sur la région. Là, c’est un second choc, car l’image satellite confirme l’ampleur de la tragédie qui se déroule. Mais dans un sursaut d’espoir, la maman nous dit : « C’était horrible de voir toute cette zone orange qui reflétait la gravité de la situation mais je m’accroche à l’espoir que le minuscule point vert au milieu de toute cette fournaise puisse rester vert. C’est comme si mes filles étaient dans l’œil d’un cyclone de feu et j’ai demandé à tous ceux qui me contactent de prier très fort pour qu’elles soient protégées car il n’y avait aucun moyen de fuir.» C’est seulement vers 22H, qu’elle a reçu une vidéo, un direct sur la chaîne Berbère TV, et où un journaliste qui se trouvait sur place a affirmé que « le feu qui avait atteint les habitations du village a été maîtrisé ». Il a rassuré tous ceux qui essayaient de joindre leurs proches dans les villages : « Ne vous inquiétez pas, tout va bien. L’électricité, l’eau et les réseaux téléphoniques sont coupés, il y a aussi les coupures de gaz par mesures de précaution, mais tous les habitants du village vont bien malgré le déluge de feu qui a été maîtrisé. Les jeunes sont vigilants pour éviter tout nouveau départ de flammes.»
En effet, la grande crainte pour les villages est le vent qui souffle et qui risque de créer de nouveaux foyers d’incendie à tout moment. Face au danger, les gens du village se sont mobilisés avec les moyens du bord, face à des flammes qui atteignent la hauteur d’un immeuble. Les fenêtres et les portes des maisons étaient calfeutrées avec du chatterton et des chiffons pour faire barrière à la fumée très nocive pour les poumons.
La maman nous dira que la journée de mercredi a aussi été cauchemardesque, car la famille au village était toujours injoignable par téléphone. Le reste de la famille était très inquiet et elle redoublait d’effort pour les rassurer. C’est seulement en fin de journée que la sonnerie téléphonique tant attendue a retenti. Il n’y avait toujours pas de réseau au village, mais plusieurs habitants ont pu trouver un chemin jusqu’aux Ouadhias, pour se ravitailler en essence et alimenter le groupe électrogène grâce auquel les malades sous oxygène ont pu survivre, et aussi faire marcher les ventilateurs pour disperser la fumée et assainir l’air. Le village s’est aussi ravitaillé en pommes de terre, baguettes de pain et autres denrées. Notre interlocutrice nous signale que la veille, la famille s’était nourrie de lait, de fromages en portion et de gâteaux secs.

Miracle !
Elle nous exprime sa joie d’avoir enfin entendu la voix de la plus grande de ses filles, qui lui raconte avec ses mots d’enfants : «C’est impressionnant, il y a de la fumée partout et tout est noir autour. » D’une voix pleine d’émotion, la jeune adolescente ajoute : « J’ai eu la boule au ventre hier soir. Les flammes étaient à quelques mètres, j’ai eu vraiment peur de mourir. C’est la première fois que j’ai eu autant peur, maman. » Enchaînant : «Nos cabas étaient prêts mais les routes étaient coupées. Il y a beaucoup de monde qui vient se réfugier chez nous. C’est un miracle, notre maison familiale a été la seule à être épargnée. Tous les arbres sont brûlés sauf ceux de la cour. On a la chance qu’un hélicoptère a largué de l’eau sinon on ne serait plus là. »
La maman dont la gorge s’est encore une fois nouée par l’émotion, reprend son souffle : « J’ai à peine eu le temps de quelques mots pour la réconforter mais le réseau a encore une fois été coupé.» Cela a encore été une nuit d’angoisse mais le cœur est plus confiant avec l’annonce de l’arrivée des canadairs et les images satellites qui montrent que le vert est en train de remplacer les zones orangées qui sont en train de disparaître. Et surtout le soulagement que le pire vient d’être évité devient de plus en plus fort.
La véritable délivrance, c’est dans la journée de vendredi, les feux dans la région sont éteints, l’électricité a été rétablie dans les villages et la vie reprend peu à peu. Le réseau rétabli, toute la journée les coups de téléphone n’ont pas arrêté ; les filles racontent comment elles ont survécu à l’enfer. Celle de 10 ans avait repris son insouciance d’enfant. Mais la grande de 13 ans avait conscience du drame qui s’était déroulé durant ces trois jours. Elle raconte à sa maman toutes les tragédies relatées par les membres de leur famille venus se réfugier chez eux et qui ont dû tout abandonner pour sauver leurs vies. La jeune adolescente relate plusieurs histoires dont celle de la maman calcinée et ses deux filles que l’on a retrouvées enlacées, et celle d’un couple du village mitoyen qui a été piégé en tentant d’échapper aux flammes et qui sont morts avec leur bébé de trois mois. Elle répétait : « Maman, le pauvre, un bébé de 3 mois. C’est triste. »

Le trauma de l’assassinat de Djamel
Et il y a aussi la tragédie de l’immolation du jeune Djamel Bensmaïn, que le cerveau d’un enfant a du mal à comprendre et qui questionne : « Pourquoi ils lui ont fait du mal alors qu’il est venu les aider. Je ne comprends pas, ce n’est pas humain. Ils disent que c’est parce les Kabyles brûlent les Arabes, mais ce n’est pas vrai, je suis kabyle et jamais je n’ai vu un Kabyle être aussi mauvais. »
Face à cette double tragédie, la mère a dû trouver les mots pour rassurer, expliquer, être à l’écoute du flot de paroles pour désamorcer les traumatismes. Dans un soupir, cette maman se désole que « depuis près de deux ans, c’est terrible ce que nous subissons en tant qu’Algériens. Si, nous, les adultes sommes à bout et épuisés, alors imaginez ce que peuvent ressentir les enfants ».
Aujourd’hui, après que les feux se soient apaisés dans la région, un autre combat commence, celui de la reconstruction et de la résilience. Face à cette pénible épreuve, il est nécessaire de canaliser toute sa force et son énergie pour aider les enfants à dépasser le traumatisme de la peur de mourir par les flammes et les images de désolation qu’ils ont vues et les soutenir pour qu’ils puissent continuer à rêver d’un avenir meilleur…