Pour les prochaines fêtes de l’Aïd El-Adha ne faut-il pas des centres d’abattage collectif ? La question peut faire rire et faire passer pour un rêveur ou un illuminé. Elle est pourtant plus que jamais d’actualité au regard des chiffres inquiétants sur nos ressources en eau dans un pays, l’Algérie, qui souffre de stress hydrique et investit beaucoup d’argent dans le dessalement d’eau de mer devenu incontournable.

Selon le Directeur général de l’Algérienne des eaux (ADE), «la consommation quotidienne moyenne durant les deux jours de l’Aïd au niveau national a été supérieure à 10 000 000 m3/jour». «Un record», a commenté Ismaïl Amirouche lors d’un point de presse, dimanche 2 août, et après son passage, hier, à la Chaîne III de la Radio nationale. Ce responsable a précisé que «ce volume, qui équivaut en temps normal à une consommation de 24 heures a été consommé entre 05H et 14H, soit 5 heures, voire 4 heures dans certaines wilayas».
Ce phénomène de surconsommation est tellement énorme qu’il invite à réfléchir sur les moyens à mobiliser pour le limiter conjoncturellement les jours de la fête religieuse du sacrifice. L’idée d’y recourir est réelle, en tout cas, et le numéro 1 de l’ADE l’a suggéré en l’évoquant lors de son point de presse. Il a, en effet, parlé du «recours de certains pays à la réglementation de l’abattage collectif au niveau des abattoirs et lieux réservés à cet effet pour une meilleure maîtrise de la ressource hydrique». Tout le problème est de savoir comment l’appliquer sur le terrain.
Un vrai casse-tête quand on sait que la campagne de sensibilisation à l’économie de l’eau, que le ministère des Ressources en eau et ses différentes agences ont lancée une semaine avant l’Aïd, n’a pas donné les résultats escomptés. Un échec qui ne date pas d’aujourd’hui, mais dont les conséquences se manifestent davantage cette année, sachant que s’il y a eu record de consommation d’eau, de nombreux ménages, selon la Fédération des éleveurs d’ovins et des experts du monde agricole, ont fait l’impasse sur le sacrifice du mouton en raison de la crise sanitaire. On imagine alors quels chiffres auraient donné l’Algérienne des eaux s’il s’était agi d’une fête où on aurait compté tous les foyers qui se sont abstenus du rituel du sacrifice. Au-delà du pic de consommation conjoncturel, le gaspillage de l’eau est un comportement courant durant le reste de l’année et appelle à une nouvelle gouvernance de l’eau dans notre pays. Celle-ci est d’autant plus urgente que la déperdition de la ressource demeure également très importante.
Le Directeur général de l’ADE a fait savoir à ce sujet que le taux de fuite représentait 50% (30% dû à des incidents sur le réseau et 20% à des raccordements sans facturation), une proportion intenable quand on se rappelle les investissements par milliards consentis pour la modernisation du réseau durant les deux dernières décennies et combien l’eau reste à un prix vente très bas par rapport à d’autres pays : une vingtaine de dinars le mètre cube, alors que son prix de revient est autour de la soixantaine de dinars. A cela, il faut ajouter les conséquences des factures impayées, des créances que Ismaïl Amirouche évalue à plus de 55 milliards de dinars.

Gouvernance de l’eau et politique sociale en question
Ce crédit est structurellement ancien car nombreux sont les abonnés qui ne s’acquittent pas du montant de leur consommation en temps voulu. Il a été alourdi, souligne le Directeur général de l’ADE, par les retards occasionnés par la crise sanitaire. Les mesures prises par l’Etat en faveur des faibles revenus concernant l’ajournement de paiement des factures en raison de la pandémie Covid-19 «ont été mal été interprétées», a-t-il dit, appelant au règlement des factures par les commerçants, les propriétaires d’usines (sic) et les consommateurs en mesure de le faire et qui ne sont pas concernés par ces mesures.
A l’horizon 2021, l’Algérienne des eaux sera en mesure d’assurer un approvisionnement quotidien, aujourd’hui garanti pour 75% de la population, alors que 14% en bénéficient un jour sur deux, tandis que 11% le reçoivent un jour sur trois. Le transfert de la gestion des services de l’eau des communes vers l’ADE dans les 44 wilayas relevant de cette dernière sera achevé l’année prochaine et permettra d’intégrer 558 communes. Ce programme coûtera à lui seul à l’Etat près de 60 milliards de dinars. Il s’ajoute aux paramètres invitant à la révision de la tarification actuelle, au moins pour limiter le gaspillage. A ce sujet, le rapport de la Banque mondiale sur le développement durable préconise une tarification économiquement efficace et socialement juste. Cela revient à dire qu’il faut, comme pour l’électricité pour laquelle l’Etat a déboursé 18 milliards de dinars de subventions en 2019, faire payer plus cher les gros consommateurs de la ressource et de subventionner les usagers de la tranche de consommation la plus basse et les faibles revenus.
En juin dernier, le département des finances a annoncé la mise en place à «court terme» d’un «mécanisme de ciblage des familles à revenus modestes» pour leur éviter l’effet d’une suppression des subventions des produits de large consommation et des services tels que l’électricité, le gaz et l’eau. Une aide financière de l’Etat à cette frange de la population est prévue à titre de compensation des augmentations envisagées.
Le gouvernement Djerad a, par ailleurs, annoncé la création d’une agence nationale chargée de la mise en oeuvre de ce mécanisme de ciblage et d’indemnisation des ménages qui seront impactés par la suppression des subventions. Il n’est cependant pas sûr qu’elle devienne opérationnelle dans les semaines ou les mois qui viennent. En attendant, le gouvernement, qui reste très prudent sur la question des réformes en raison du contexte socio-économique actuel, pencherait pour une hausse modérée et progressive des prix et des tarifs des produits et services subventionnés, probablement à partir de 2021. n