Depuis le 1er janvier et à la date du 1er octobre de cette année, 38 féminicides ont été commis en Algérie, des crimes perpétrés contre des femmes parce qu’elles sont femmes, et dont le crime de la jeune Chaima a choqué l’opinion publique.

Face à l’ampleur de la violence contre les femmes, le réseau Wassila, regroupant plusieurs associations, fêtant vingt ans de militantisme, continue à œuvrer pour la sensibilisation, mais, également, à activer sur le plan juridique pour que la femme algérienne puisse retrouver ses droits en tant que citoyenne à part entière. Maître Sihem Hammache, avocate et membre du réseau Wassila, nous déclare : «Encore une fois, une femme est morte. Nous avons perdu l’une de nous à cause de la violence. Nous condamnons fermement ce crime et sommes solidaires avec la famille de la victime.»
L’avocate soulève ainsi l’importance des campagnes de sensibilisation pour lutter contre la violence envers les femmes et les enfants. Le collectif d’association, composé d’équipes pluridisciplinaires, continue à militer pour une meilleure prise en charge des femmes, victimes de violence, et aussi apporter des changements au niveau des lois.
Ainsi, depuis vingt ans, grâce à une forte mobilisation du réseau Wassila, le collectif d’associations a réussi à arracher plusieurs acquis au niveau des lois, notamment en apportant des modifications au code de la famille, au code pénal et au code de la nationalité. L’avocate du réseau Wassila nous rappelle à ce sujet, qu’en 2005, grâce à une forte mobilisation, plusieurs modifications ont été apportées au code de la famille. Sihem Hammache nous explique ainsi : «On a réussi notamment à enlever le texte sur l’obéissance, on a modifié et obtenu l’égalité pour l’âge du mariage fixé à 19 ans pour l’homme et la femme. Il y a eu aussi des modifications concernant le divorce où la femme n’est plus obligée de quitter le domicile familial et lorsqu’elle a la garde, elle devient tutrice de ses enfants.»

L’acquis de la pénalisation de la violence contre les femmes
Concernant les modifications du code pénal, l’avocate rappelle qu’en 2006, il y a eu la condamnation pénale du harcèlement sexuel, inscrit dans le code pénal. Soulignant qu’«avant, les femmes subissaient le harcèlement sexuel et n’osaient même pas en parler. Il y a eu toute une campagne menée sans relâche, et je citerais Soumiya Salhi, pour arriver à légiférer la loi».
L’avocate aborde, également, la modification de la loi sur la nationalité, où les enfants maintenant peuvent acquérir la nationalité algérienne par la mère même s’ils sont de père étranger alors qu’avant ce n’était pas possible.
En 2015, la mobilisation citoyenne du réseau Wassila a, également, réussi à obtenir la modification du code pénal concernant la violence faite aux femmes. L’avocate souligne à ce propos que «le législateur a pris l’initiative, après un long combat, que quand il y a coups et blessures contre la femme, c’est puni par une sanction pénale. Si l’époux vole l’argent ou les biens de sa femme, elle peut déposer plainte pour vol et c’est puni par la loi. En plus des acquis au niveau des textes de lois, il y a eu aussi d’autres sur le terrain, à l’instar de la création d’un fonds pour assurer les pensions aux femmes divorcées qui ont la garde de leurs enfants et dont les ex-maris ne peuvent pas s’en acquitter.
Toutefois, malgré ces acquis, Maître Sihem Hammache reconnaît qu’il y a toujours des difficultés sur le terrain, notamment à cause de la précarité des femmes mais aussi du regard de la société. «Certes, il y a eu certains changements du point de vue sociologique concernant le regard sur la femme. Mais, il y a toujours des préjugés qui existent surtout en dehors des grandes villes et dans les zones rurales». Les femmes ne connaissent pas leurs droits et subissent toujours les normes d’une société patriarcale.
Actuellement, l’atelier juridique du réseau Wassilla travaille sur l’évaluation des modifications qui ont été apportées au code de la famille et celles de 2009 de la loi sur la nationalité. «Nous faisons une évaluation par rapport aux cas que l’on a reçus au niveau du réseau Wassila, par rapport au texte de lois et de la jurisprudence, pour voir comment pourrait-on apporter des propositions pour les modifier.»
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Elle cite à ce sujet, notamment l’article 64 du code de la famille pour que la mère puisse dans l’intérêt de l’enfant préserver la garde au cas où elle se remarie. Il y a aussi l’article 40 portant sur l’ADN même dans le cas où les enfants ne sont pas nés dans le cadre du mariage. L’atelier juridique travaille aussi sur les modifications à apporter dans le code pénal de 2015, dont notamment l’article «sur le pardon», sachant que la majorité des violences contre les femmes se passe dans le milieu intrafamilial et la question est comment est souscrit ce pardon», explique Maître Sihem Hammache.

Appel à faciliter les dépôts de plaintes
Pour sa part, Maître Anissa Smati, avocate et membre du réseau Wassila, lance un appel pour faciliter les procédures du dépôt de plainte des femmes victimes de violence. L’avocate explique à ce sujet que lorsqu’elles sont victimes de violence, les femmes s’adressent immédiatement au commissariat le plus proche parce qu’elles sont dans des situations très difficiles. Et le constat est qu’«elles sont très mal reçues au niveau des commissariats où l’on ne prend plus du tout leur plainte. On les renvoie vers le Procureur de la République pour qu’on donne une réquisition à la police qui peut s’occuper du dossier», affirme Maître Smaati. Elle explique que «ces réquisitions ne sont pas données immédiatement par le Procureur. Et au fur et à mesure de ma carrière, je me suis rendue compte que l’on ne prend plus en considération la difficulté et la gravité de la violence faite aux femmes mais un peu à la légère».
Par conséquent, un appel est lancé aux procureurs qui sont chargés d’instruire ses affaires de «prendre très au sérieux les plaintes qui sont déposées au niveau de leur bureau». Maître Smati rappelle qu’il y a encore peu de temps, le procureur remettait en main propre à la personne la réquisition de la police pour qu’elle intervienne immédiatement, «parce qu’il y a urgence».
Anissa Smati déclare ainsi que «le réseau Wassila a tout fait pour qu’il y ait une cellule spéciale qui s’occupe des violences faites aux femmes au niveau du commissariat et du tribunal, ce serait pris en considération, mais dans la pratique, jusqu’à présent, cela n’est pas constaté sur le terrain».
Elle conclut que «tant que l’on ne considère pas que la femme est une citoyenne à part entière qui a des droits et qui a la possibilité de se prendre en charge, d’avoir un travail honorable et une vie tout à fait respectable, nous serons toujours dans ce genre de violence qui ne sera pas enrayé aussi facilement».