L’avion qui atterrit sur le tarmac de l’aéroport de Tamanrasset, Aguenar-Hadj Bey Akhamokh, après 2 heures 30 de vol, nous a transportés de l’effervescence du terminal d’Alger, Houari-Boumediène, vers le calme et la quiétude qui seront nos premiers hôtes pour notre séjour à l’ancienne Fort-Laperrine. Un souffle d’air chaud et sec accompagne nos pas sur le naphte nous conduisant vers l’aérogare pour récupérer nos bagages. Nous y passerons près de 45 minutes bien que notre vol soit le seul enregistré en cet après-midi de mars, à quelques encablures du mois de ramadhan.

Reportage réalisé par Hamid Bellagha
A la sortie de l’aéroport, un mémorial aux victimes du crash du vol 6289, Tamanrasset-Alger, le 7 mars 2003. « Cela ne finit pas de nous hanter, nous dira Abdellah, un de nos futurs guides. L’avion s’est écrasé juste après son décollage en bout de piste. 102 personnes ont trouvé la mort, rabbi yarhamhoum, » nous dira Abdellah, l’un de nos futurs guides.
Le resto qui devait nous servir la pitance à Tamanrasset est fermé. C’est vrai qu’avec le retard pris par notre vol, on ne s’y est pointé que vers 16H. On se rabat sur une gargote qui nous servira principalement de la viande inconnue par mon palais, mais qui était d’une saveur prenante, légèrement acidulée. « C’est de la viande mainama, une viande ovine qui provient essentiellement du Niger. » Nous verrons, effectivement, lors de notre séjour, des moutons du Niger, élevés depuis quelques années à Tam et dont les caractéristiques principales sont un poil souple ressemblant à celui des caprins, un cou longiligne et surtout une viande pas trop grasse, contrastant avec la graisse qui caractérise le Ouled Djellal algérien.
Notre gîte sera le camp du Fosc, filiale sociale de Sonelgaz, dans des villas somptueuses situées à la cité du 5-Juillet, une cité bâtie récemment et dont l’architecture typique nous renseigne sur la ville où nous nous trouvons. Une architecture locale rappelant les couleurs marron et ocre de l’habitat du Targui.
Au centre-ville trône l’hôtel Tahat, du nom du plus haut sommet d’Algérie, situé justement non loin de Tamanrasset. A quelques dizaines de mètres, nous sommes embarqués dans des senteurs et des langages purement africains. Nous sommes au marché africain, un regroupement de plusieurs boutiques et échoppes où l’on trouve de tout. Cela va de l’éventail du Nigeria à l’ananas et la mangue, des épices de l’Inde, en passant par des tissus maliens, des tongs nigériennes, et de l’électroménager… chinois. Des migrants subafricains y vivent et y travaillent dans un mélange ethnique ou le bon voisinage est de mise. Il y a aussi des commerçants algériens venus pour la plupart du nord du pays. C’est pourquoi, la plupart des locaux de la commune de Tamanrasset préfèrent nommer « leur » marché Tafilet ou Tafilalet, une des régions du Grand-Sahara.
Et le Sahara, nous en connaîtrons un bout en empruntant la route vers l’Assekrem, ce lieu mythique, mystérieux et majestueux dont les histoires, avérées ou non, ne cessent de bercer le quotidien des Touaregs et d’engendrer des fantasmes pour les visiteurs de la contrée.
Assekrem est distante de chef-lieu de wilaya de 80 km, une piste au milieu de nulle part où la rocaille s’est installée en maître depuis des millions d’années suite à des activités volcaniques voraces dont les traces demeurent jusqu’à nos jours.
« Les années passées, il fallait dix heures pour rejoindre les pieds du plateau de l’Assekrem, nous dira encore notre guide. Il n’y avait pas de route ni de piste. Ce n’est que depuis peu qu’une piste a été ouverte par l’armée pour permettre à ses éléments de surveiller l’endroit et aussi pour faciliter l’installation d’une station météo sur place.
Plusieurs haltes seront nécessaires pour le repos des visiteurs de la région et des 4×4 qui ne finissent pas d’ahaner sur les pentes qui commençaient à se dessiner pour nous porter des 1 400 m d’altitude de Tamanrasset au 2 726 m de l’Assekrem.
Notre guide s’arrêta à un puits sur notre trajet, « l’un des rares à ne pas être sec » comme la plupart des sources de la commune et de la wilaya. Cela fait quand même trois ans que la région souffre d’un stress hydrique qui est en passe de changer la flore et la faune locale qui n’en finit pas de s’adapter aux nouvelles données météorologiques.

La sécheresse hante le désert
Le guide puisera de l’eau de l’aven pour en verser dans des bouteilles, nous recommandant de laisser d’abord la terre se poser au fond, tout en remplissant un abreuvoir à proximité. « Tous les guides en route pour l’Assekrem le font. C’est pour étancher la soif des animaux aux alentours, qui sentent l’eau remontée du puits » nous racontera-t-on sur place. Nous patienterons une bonne demi-heure pour espérer voir un animal du désert venir boire, mais rien ne bouge à l’horizon.
Ce n’est qu’à notre départ que nous apercevons deux dromadaires et un âne se hâtant vers l’abreuvoir et qui seront sûrement imités par d’autres dans peu de temps.
En chemin, nous aurons le plaisir de découvrir le rocher le Hoggar, que tout le monde aura remarqué sur le paquet de… cigarettes éponyme. Un moment magique que personne ne manquera d’imprimer dans sa mémoire et dans son appareil photo. Mais le Hoggar n’est pas uniquement un roc ou un paquet de cigarettes. C’est surtout le cœur du pays touareg. Sa partie centrale, le massif de l’Atakor est le territoire de la confédération des Kel Ahaggar. Différente de celle du Tassili N’Ajjer, elle est structurée autour d’une tribu noble, les Kel Rela, et de tribus feudataires, les Dag Rali et les Adjouh N’Tehele. Ceci pour l’ethnologie…
Il est seize heures quand le Toyota 4×4 se gare devant le refuge destiné aux touristes. Mais il faudra se taper encore une bonne vingtaine de minutes d’ascension vers le plateau de l’Assekrem et le refuge du père de Foucauld, et vite, parce que le père qui y vit aujourd’hui ne sera plus visible dans une heure, retournant à ses méditations la nuit tombée. Quelques grincements de genoux plus tard, de sifflements nasaux stridents et de « pannes » de poumons ayant abrité le virus du Covid-19, on se présente devant le père Ventura, un Espagnol, qui précisera aussi qu’il porte un prénom local, Saïd. Il essaye, comme d’autres hommes d’église avant lui, de veiller sur l’esprit du père de Foucauld, mort sur place. Ventura est aussi la mémoire des lieux et de l’histoire du plateau de l’Assekrem.
Charles de Foucauld est un officier français de cavalerie de l’armée française, devenu explorateur et géographe puis religieux catholique, prêtre, ermite et linguiste, né le 15 septembre 1858 à Strasbourg et mort le 1er décembre 1916 à Tamanrasset, qui n’était qu’un petit bourg de quelques dizaines d’habitants, des Touaregs.
Il quitte l’armée française pour se consacrer à l’Eglise. Il bâtira la première maison de la future Tamanrasset qui n’existait pas encore, mais s’établira finalement sur le plateau de l’Assekrem, en 1911, dans un gîte éponyme qui existe encore.
Il créera un dictionnaire targui et pondra plusieurs poèmes dans la langue locale qu’on disserte encore lors des fêtes touaregs. Les circonstances de sa mort demeurent obscures, mais l’on sait par contre qu’il a été abattu dans un moment d’affolement, en 1916, par son geôlier membre de la tribu des Sennosides venus le kidnapper, espérant une rançon. Il aurait été aussi, selon une autre version, un obstacle à la rébellion targuie contre l’invasion française usant de persuasion auprès des chefs tribaux, usant de son influence pour convaincre de l’action civilisatrice de la France, d’où son élimination.
En tout cas, 107 ans après sa mort, Charles de Foucauld suscite encore des débats mais n’empêchera pas le pape Benoît XVI de le béatifier le 13 novembre 2005, puis canonisé, depuis quelques jours, le 15 mai 2022, par le pape François. Il est commémoré par l’Eglise le 1er décembre. Charles de Foucault a été enterré avec les Touaregs venus le défendre, puis le général Laperrine transférera sa dépouille à El Goléa, El Menia aujourd’hui, dans une localité où existait une empreinte chrétienne, la future Tamanrasset n’étant, à l’époque, qu’un hameau au milieu du désert. Le père Ventura nous permettra de visiter le gîte de de Foucauld. A l’intérieur très spartiate et exiguë, un visiteur nous questionnera sur Charles de Foucauld. « Ventura nous a parlé de son père mais il n’a rien dit sur de Foucauld (sic) ». Un autre regrettera d’être venu, déçu, car il pensait que l’ermite s’était converti à l’Islam. L’ignorance n’a pas de limites et elle a encore de beaux jours devant elle…

Magnificence de l’Assekrem
Sur le plateau, et à l’approche du coucher du soleil, c’est la cohue. Des dizaines de personnes pour profiter du plus beau coucher de soleil, selon le père Ventura. Effectivement, quelques instants plus tard et malgré une brume tenace, le soleil commence à caresser le mont Tahat, le plus haut sommet d’Algérie qui culmine à 2 918 m. Des « Ooooh ! » et des « Aaaah ! » accompagnent la disparition de l’astre brillant derrière les nombreux sommets du Hoggar, puis c’est au tour de l’obscurité et d’un froid intense de prendre possession des lieux.
Au niveau du gîte, une bonne odeur de couscous nous accueille. Le dîner que l’on nous promettait traditionnel ne le sera finalement que par le roulé de semoule, la salade de laitue et la bouteille de Coca Cola n’ayant rien d’exotique.
Tout le monde rejoint son matelas à l’extinction des feux, l’électricité n’étant dispensée que par un groupe électrogène. Le froid se fera encore plus incisif malgré un bon survêtement super épais et quelques couvertures qui pèsent une tonne. Mais il faut espérer des bras de Morphée chauds et rapides car on se lèvera bientôt pour le… lever de soleil que le père Ventura nous promettra plus beau que celui du coucher. A 6H45 précises. A l’heure dite, l’autre vallée de l’Assekrem nous dévoilera une scène féérique ou d’autres monts du Hoggar, du côté opposé au mont Tahat, prendront naissance sous nos yeux ébahis, grâce à un soleil naissant qui se lèvera langoureusement faisant prolonger pendant plusieurs minutes un lever de soleil magnifique.
Il faut quand même souligner que pour cette naissance d’une autre journée, n’étaient présentes que trois personnes, dont l’auteur de ces lignes, bien sûr. Les autres, une centaine, ayant préféré s’accorder une grasse matinée ratant l’inratable. « Makra » pour ceux qui ne se sont pas levés, nous avons aussi eu le privilège de voir au loin un mouflon, un animal que même les guides locaux n’avaient pas vu depuis des mois. On aurait aimé, dans la foulée, apercevoir un guépard du désert, mais ce ne sera pas pour cette fois.
Le retour à Tam se fera durement, nos os ayant été éprouvés par deux fois 80 kilomètres en 24 heures sur une route improbable.
D’autres visites comme la guelta d’Afilal ou encore les cascades d’Amekrast seront, contrairement à l’escapade à l’Assekrem, très tristes. Les lieux, qui étaient il n’y a pas si longtemps, riches en flore et faune locales uniques dépérissent à vue d’œil. La sécheresse qui s’impose depuis trois ans a eu raison de tous les cours d’eau. Abdou, notre jeune guide toujours souriant, et au détour d’une préparation d’un thé sur place dont il a le secret, nous narrera les mésaventures des gens de Tamanrasset depuis la sécheresse endémique qui sévit. « D’habitude je me gare à des centaines de mètres des cascades d’Amekrast parce que l’oued nous barrait la route. Aujourd’hui, et cela est valable pour tous les cours d’eau, on peut y accéder même à pied. »
Sans transition, Zaoui notre guide cuisinier à la belle étoile se plaindra de l’administration locale. Originaire de Timimoune, il s’est établi à Tamanrasset il y a 32 ans. « Pas de logements ni de travail fixe, le tourisme étant aléatoire. Chaque année, je me dis que cette fois c’est la bonne, mais chaque année l’espoir d’une vie meilleure est repoussé. »
En ville et de bon matin, les migrants subsahariens sont alignés à l’entrée d’un pont qui enjambe une rivière desséchée devenue le « logement » de fortune des jeunes Africains. Des fois qu’un entrepreneur veuille bien leur donner un boulot, même éphémère. D’autres migrants sont plus stables et bossent dans des cafés, des restaurants ou des marchés. Il n’y a que quelques femmes avec des ribambelles de gosses qui s’adonnent à la mendicité.
Mustapha, un agent de sécurité, se souvient des jours de gloire de Tamanrasset. « C’était les années 70 et l’Etat s’était investi dans les mines d’or. J’y travaillais comme chauffeur et je vous jure que chaque jour des caisses entières du précieux minerai étaient envoyées à la capitale, chez Agenor. Puis tout est retombé. L’Etat s’est inscrit aux abonnés absents et les contrebandiers y ont trouvé leur compte. Mais depuis l’année dernière, des concessions ont été accordées à de jeunes chercheurs d’or et même l’Etat a repris les mines, jadis abandonnées. J’espère que cela redonnera le sourire aux habitants de Tamanrasset qui ont été avilis par les trafiquants de tout ce qui est mobile ici. »
On apprendra que pour avoir un bidon d’huile de 2 litres et un sachet de semoule de 10 kilos, il faut faire des provisions d’au moins 10 000 DA à la supérette du coin, et la tomate, par exemple, ne se négocie jamais à moins de 100 DA, pouvant atteindre parfois les 250.

L’aïeule Tin Hinane
Le trafic vers les frontières nigériennes à 270 km fait toujours fureur et des fortunes colossales que certains se sont bâtis sur l’appauvrissement des autres. Abdellah nous racontera ses aventures à Tin Zaouatine, à 550 km de Tamanrasset, avec des frontières avec le Mali. « Tout ce que vous pouvez imaginer existe là-bas. Ce que nous sommes censés consommer ici se trouve à Tin Zaouatine et dans d’autres villages frontaliers. Tout se fait à ciel ouvert et la seule loi qui existe est celle de l’argent. Le mazout pour lequel on fait la queue pendant des heures à Tamanrasset se trouve là-bas en abondance. Il faut y mettre le prix, c’est tout. Et ce ne sont que des restes de ce qui est envoyé au Mali. L’essence est vendue au litre dans des bouteilles de soda ou d’eau minérale dans des épiceries. L’huile, la semoule et les pâtes sont acheminées quotidiennement en dehors de l’Algérie depuis des années et personne ne semble s’en inquiéter. Bref, tout ce dont on a besoin est disponible, mais pas pour nous. »
Contrairement à la piste menant à l’Assekrem, la route vers Abalessa, l’ancienne capitale du Hoggar, est goudronnée et bien entretenue, à 80 km de Tamanrasset aussi.
Là se trouve le présumé tombeau de la reine berbère Tin Hinane, qui a vécu au IVe siècle. Elle est considérée par les Touaregs du Hoggar comme leur aïeule première. La légende orale touareg la décrit comme « une femme d’une beauté irrésistible, grande, au visage sans défaut, au teint lumineux, aux yeux immenses et ardents, au nez fin, l’ensemble évoquant à la fois la beauté et l’autorité ». Selon l’étymologie, son nom peut vouloir dire « celle des tentes », ou, dans une signification plus fraîche, « celle qui migre », « celle qui se déplace » ou « celle qui vient de loin ».
Selon des récits locaux de l’époque, Tin Hinane serait arrivée dans le Hoggar depuis le Tafilalet en traversant le désert du Sahara en compagnie de sa servante Takamat, estimée comme la mère des Touaregs plébéiens du Hoggar. Arrivée à Abalessa, Tin Hinane y aurait établi les conditions essentielles à la survivance humaine, agencé l’existence sociale et étendu des rapports marchands avec les personnes qui traversaient le Sahara.
Le tombeau accordé à Tin Hinane est aujourd’hui une attraction touristique majeure à Tamanrasset. Lors de notre visite, les gardiens du site étaient absents et quiconque pouvait visiter les lieux ou y perpétrer les méfaits qu’il voulait. Un lieu témoin d’un passé millénaire qui ne dispose pas de l’attention que l’on porte aux choses mémorielles. En tout cas, il n’y a plus rien à piller puisque dès la découverte du tombeau, en 1926, le corps et les bijoux récupérés dans la tombe ont été envoyés au musée du Bardo à Alger et y sont toujours entretenus.
La nuit fraîche commence à investir les allées et les routes de la ville de Tamanrasset. Et concrètement à la journée, tout ce qui vit et bouge ne se découvre qu’à la nuit tombée, quand les grosses chaleurs ne sont pas encore au rendez-vous. Tamanrasset s’agite et les vendeurs de brochettes au mainama exhibent leur œuvre comme un trophée. Les migrants commencent à regagner leurs gîtes essentiellement sous les rares ponts. A 1 900 km d’Alger, Tamanrasset, la fière perle du Hoggar, se languit d’un passé glorieux où les hommes bleus régnaient en maîtres sur tout le Tassili.
Mais déjà le haut-parleur nasillard de l’aéroport nous rappelle que l’on doit passer à la salle d’embarquement pour regagner Alger…