On ne peut pas ne pas le voir : aux postes frontaliers séparant l’Algérie et la Tunisie, à hauteur des localités d’El Ayoun et d’Oum Teboul, le transit humain a considérablement enflé comme aux beaux jours de l’été.

La fièvre de l’exode vers les terres tunisiennes à des kilomètres avant l’arrivée au contrôle de la police des frontières et des douanes. Elle est plus visible près d’Oum Teboul, davantage prisée par les touristes algériens de fin d’année, qu’à El Ayoun proche d’Aïn Drahem en terre tunisienne. A Oum Teboul, en effet, les véhicules sont en file indienne et les automobilistes patientent durant plus d’une heure, parfois davantage, dans un froid de canard avant de passer en Tunisie. Ce spectacle de migration de quelques jours, voire de quelques heures pour les habitués du passage aux frontières, commence tôt le matin vers 6 heures pour ne se terminer que tard dans la journée. Depuis hier, il est devenu nocturne et transforme la région en ruche humaine, donnant subitement un coup de fouet aux petits commerces et aux activités de toutes sortes que charrie une forte affluence de voyageurs. Des véhicules qui se déplacent à la queue-leu-leu et à la vitesse de la tortue, un autre tableau des vacanciers avant leur destination, où règnent un civisme et une gentillesse humaine bien de chez nous et qui se déclinent en cris et en insultes : un bouquet de mots plus ou moins gros qui fusent à la moindre occasion comme des feux d’artifice (pas toujours beau à entendre ni à voir). La nervosité atteint son comble aux guichets de la police des frontières et des douanes. Pour apposer un cachet sur le passeport et poursuivre sa route vers les hôtels et complexes touristiques du sahel tunisien, certains, pressés, se croient plus futés que d’autres et c’est la bousculade. On souffle fort. On transpire, on se crispe, on craque les doigts, mais sans dégâts réels, heureusement. Ce n’est pas systématique, mais l’appel du dépaysement adoucit (presque) les mœurs. Chez ces migrants des fêtes de fin d’année, deux groupes distincts : celui des adeptes des virées frontalières qui ne débordent pas du périmètre Melloula, Tabarka et Babouche, constitué des Algériens qui, le plus souvent, viennent des wilayas limitrophes des frontières avec la Tunisie et qui connaissent bien leur destination et qui ont l’habitude de s’y rendre les week-ends «hors saison touristique».
Parmi eux, des personnes qui n’ont que faire du tourisme et qui font le saut vers la Tunisie uniquement pour obtenir avant la fin de l’année les 100 euros de l’allocation devises. Un réflexe qui fait sourire les Tunisiens qui, contrairement à leurs voisins, ont droit à l’allocation cumulable. Le deuxième groupe est celui des adeptes de Hammamet, qui viennent des wilayas du centre et de l’ouest et s’enfoncent plus loin jusqu’aux zones touristiques tunisiennes réputées, comme Sousse et Mahdia, voire Kelibia, plus à l’Est.

Les cambistes d’Oum Teboul ont pignon sur rue

Autre scène du rush, les cambistes. Sur la route qui mène de Tonga (village africain) vers le poste de transit d’Oum Teboul, leur nombre est plus élevé : plus d’une vingtaine sur moins d’un kilomètre. Le tarif pratiqué est de «6400 dinars contre 100 dinars tunisiens». «En 2017, à la même période, 100 dinars tunisiens valaient 7 500 dinars algériens», indique un de ces professionnels du change qui explique que la valeur du dinar tunisien a chuté par rapport à l’euro, «un euro pour 3 dinars tunisien», précise-t-il avant de glisser que les cambistes «n’en font pas cas» et vendent la monnaie tunisienne à des tarifs prohibitifs aux touristes de passage. «Ils pratiquent des taux qui n’ont rien à voir avec le marché des changes car ils savent que les gens sont pressés» de se rendre en Tunisie pour les fêtes du nouvel an. «Ils n’ont de choix que de prendre ou laisser, mais le plus souvent ils prennent», témoigne ce jeune qui relève que «beaucoup achètent du dinar tunisien pour se soigner à Tunis». A ceux-là, «il y a de petites chances qu’on leur fasse un abattement si le taux proposé est trop élevé par rapport au marché». A l’écouter, ce jeune cambiste raconte une histoire autre que celles des touristes de fin d’année où des personnes qui croient plus sûr d’aller régler leurs problèmes de santé au pays voisin. «Pour les abattements, c’est presque pas jouable, car les cambistes que vous voyez sur la chaussée, ce ne sont pas eux les maîtres de l’affaire. Ils travaillent pour des personnes qu’on ne voit pas sur la route», témoigne-t-il. «Ces gens-là vont et viennent comme bon leur semble et ont leurs contacts de l’autre côté de la frontière. Avec leurs amis tunisiens, ils fixent les taux qui arrangent leur business», observe pour sa part Ismaïl, chômeur depuis quatre ans et cambiste à ses heures.
«Je fais du change au noir et, Dieu merci, je ne suis ni voyou ni délinquant, je gagne ma petite vie honnêtement». Pour un de ses copains, Laid, il y en a qui sont dans le circuit sans parrain ni chaperon.
«J’ai commencé à vendre tout et n’importe quoi aux touristes de passage. J’ai fait des économies pour acheter du dinar tunisien et me suis lancé. Je ne gagne pas toujours bien mes journées, mais cela me permet de faire vivre ma mère et mes petits frères». Sous une pluie fine, il exhibe quelques billets qu’il brandit à la vue d’un véhicule qui approche.