Au cours d’une rencontre organisée par les éditions Chihab, en partenariat avec le Centre des arts et de la culture du palais des Raïs–Bastion 23, Amin Khan a présenté l’ouvrage collectif réalisé sous sa direction «Nous autres – Eléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse», et qui réunit quatorze contributeurs qui réfléchissent sur la société algérienne.

Il a notamment évoqué les quatre repères qu’il propose dans son texte intitulé «Nous autres de la voie étroite entre rêves et illusion» que sont la pensée, le travail, la lutte et l’amour. Amin Khan a également annoncé une suite, un nouvel ouvrage à paraître au printemps, qui abordera «notre rapport au monde». Amin Khan a présenté avant-hier après-midi au Centre des arts et de la culture du palais des Raïs –Bastion 23, l’ouvrage collectif réalisé sous direction «Nous autres –Eléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse». Ce volume, présenté comme «une pensée utile à la société algérienne» pouvant lui permettre «de sortir du doute et du désarroi, de combattre les archaïsmes, l’ignorance et l’aliénation, de remettre en question la fatalité et la domination, d’exercer sa volonté et de maîtriser son destin», s’organise autour de contributions comme des repères pour penser la société algérienne et trouver des solutions à «l’impasse». Amin Khan a d’abord insisté sur la dimension collective de l’ouvrage, relevant que celle-ci reflétait «la nature même de la démarche». «Je suis allé vers des gens dont la compétence est indiscutable dans leur domaine, et en plus de la compétence, ils avaient la volonté de participer», a-t-il signalé, tout en soulignant qu’il était «essentiel que ce ne soit pas un livre discours représentant une vision déjà établie et fermée du problème mais par contre un espace de liberté où des gens différents, avec leurs approches etc. puissent intervenir, et que du fait de la juxtaposition de points de vue différents, indépendants, il puisse se former une discussion». Une discussion, les jalons d’un manifeste abordant une situation complexe selon différents angles, qui, selon Amin Khan, devra être «poursuivi». Revenant sur son texte qui ouvre le recueil, intitulé «Nous autres de la voie étroite entre rêves et illusion», et dans lequel il énumère quatre points, quatre axes, quatre repères pouvant «sortir notre société de l’impasse» que sont la pensée, le travail, la lutte et l’amour, Amin Khan expliquera que «nous sommes une société qui est enfermée dans une contradiction qui est terrible à certains égards qui est la contradiction qu’il y a entre l’archaïsme et la domination». Une situation qui demande pour en sortir un effort de «volonté» et «d’exercice de la raison» et qu’il situe dans les quatre axes : «Nous devons faire un effort de penser ; il y a la question du travail, du comment passer d’une culture essentiellement rentière à une culture de la production, penser à la façon dont pourrait valoriser le travail ; le troisième axe c’est l’axe de la lutte, [car] nous sommes dans une situation historique où nous devons être en mesure de développer notre capacité non seulement de résistance mais de proposition ; et il y a l’amour, [parce que] je pense que l’amour est un moteur essentiel, une valeur de construction qui commence par les relations entre les individus. Sans amour on ne fait rien». Sur cette question de l’amour, l’intervenant indiquera que «c’est aussi la façon de valoriser ce qu’il y a de meilleur en nous-mêmes, et ça pose notamment la question des rapports entre les hommes et les femmes et la capacité de notre société à se développer».

Penser, travailler, lutter, aimer…
Questionné à propos du titre et du sous-titre de l’ouvrage, Amin Khan relèvera que «Nous autres» est un concept à la fois «très simple et assez subtil parce qu’il s’agit de définir non pas une identité fermée constituée mais plus un projet d’appartenance». Donc, ce titre fait référence «à la société dans laquelle on se trouve forcément, nous Algériens, mais c’est aussi notre appartenance par rapports aux dimensions différentes qui traversent notre société. Il y a les dimensions que nous connaissons et qui nous mettent en rapport avec les autres sociétés». Quant au sous-titre et au concept de «l’Algérie heureuse», pour lui, «c’est moins la nostalgie de ce que l’Algérie a pu être par certains aspects dans le passé qu’un projet qui est à mon avis un projet qui a de la valeur, parce que je pense que c’est dans l’enthousiasme de créer quelque chose de nouveau pour réaliser des objectifs personnels et collectifs qu’on est heureux. Là aussi ça fait allusion à la perspective de création de quelque chose. Prenant appui sur son texte d’ouverture, il révélera qu’en l’écrivant, il a pensé à la société algérienne mais au-delà également, c’est-à-dire que c’est «une composition, une discussion qui doit avoir lieu dans d’autres sociétés parce que ce sont des problèmes en fait fondamentaux qui structurent l’existence humaine. Ce n’est pas une désignation fermée, c’est un appel à la construction. Et toute construction passe par la connaissance. Donc il n’y a pas d’aprioris, il n’y a pas d’objectif précis, il y a par contre la volonté de valoriser et de mettre à jour la connaissance dont on a besoin pour prendre en charge nos problèmes». S’il entame son texte par un constat «sans concession», Amin Khan rappellera, lors de cette rencontre, qu’il propose et pose certaines possibilités, et se refuse de céder à la fatalité et au sentiment d’impuissance. Il prendra notamment pour exemple les ressources qu’a eu le peuple à se libérer en menant «une des plus grandes révolutions contemporaines», et ce, même si «nous étions dans un rapport de force défavorable». Cependant, selon lui, «notre indépendance s’est accompagnée malheureusement d’une dégradation de nos élites et donc la tentative de construction de l’Etat algérien s’est faite de façon contradictoire, et force est de constater que la dernière phase que nous avons vécue, et notamment depuis la catastrophe des années 1990, nous met dans une situation d’échec. D’une certaine façon, nous sommes arrivés à la fin du cycle de la libération du pays et nous sommes maintenant dans une situation où nous devons faire face à de nouvelles grandes difficultés d’existence dans ce monde». Pour affronter les enjeux de ce monde et sortir de «cette situation difficile», Amin Khan préconise de «sortir de la mythologie, y compris de la mythologie de la libération nationale. Nous sommes dans une situation que nous devons analyser de façon rigoureuse sans concession. Et la différence que je fais ici entre le rêve et l’illusion c’est que le rêve est quelque chose d’utile et de réalisable alors que l’illusion c’est tout le contraire».

Et être libre de penser et d’espérer
En outre, les contributions proposées dans l’ouvrage et qui traitent de différents sujets laissent parfois peu de place à l’espoir. Du moins, c’est ce que nous pourrions penser, mais pour celui qui a dirigé ce travail, «nous avons fait la preuve que nous pouvions espérer dans une situation désespérée», se référant ainsi à la lutte pour la libération du pays. Pour lui, il y a de l’espoir, mais «il faut qu’il soit fondé sur une analyse extrêmement rigoureuse des problématiques qui se posent dans notre société». Amin Khan a également évoqué la liberté et la capacité de liberté, car pour lui, les textes proposés ouvrent la discussion sur cette question. Une question «fondatrice de notre existence». Il s’est interrogé sur le statut à accorder à la liberté, et a souligné qu’il y avait des «équilibres à trouver entre deux valeurs cardinales que sont la liberté et la justice», d’autant que «dans la situation historique de l’Algérie aujourd’hui, il y a un discours sur la justice, il y a une réflexion et une pratique et qui est en-deçà de ce discours», mais «sur la liberté, nous n’avons même pas ce niveau de discours. Nous sommes enfermés dans une forme d’autocensure, sur des questions qui ne sont pas essentielles à l’évolution de notre société». A cela s’ajoute le sentiment de liberté qui permet de créer, d’imaginer et de se libérer des contraintes. Amin Khan constatera, par ailleurs, que «la nature de notre société est telle que nous avons dû faire face (la phase de la libération nationale) à une domination qui était là extrêmement puissante, extrêmement violente, une domination politique et aussi culturelle, donc c’est une société extrêmement faible qui pour des raisons de dynamiques historiques est parvenue à l’indépendance, et ça s’est fait sur un coût énorme parce qu’en plus du coût de la colonisation il y a eu un coût énorme dans la guerre de Libération, et non seulement par rapport à la population mais aussi par rapport à ses élites. On se retrouve en 62 dans une situation où les élites nationales sont extrêmement faibles». Des élites empêchées par des contradictions et la nature des choix politiques ou de construction d’une société. Selon Amin Khan, il faudrait arriver à comprendre ce qui s’est passé, comprendre le passé, comprendre l’histoire, son histoire. «Aujourd’hui j’estime que c’est un désastre auquel nous faisons face que les Algériens ne connaissent pas leur histoire. Rien de suffisamment concret et significatif qui leur permet de réfléchir. Il y a la volonté express d’occulter l’histoire y compris l’histoire récente. Il était interdit d’évoquer certaines opinions, certains personnages glorieux du mouvement national, et cela a fini aussi par créer une certaine autocensure qui s’est infiltrée dans les consciences au point que les Algériens y compris les universitaires et les jeunes s’interdisaient de faire les efforts qu’il fallait pour aller à la source de la connaissance de notre histoire», a-t-il estimé. Car «une société qui ne connaît pas son histoire est incapable d’envisager quoi que ce soit. Ça c’est déjà un chantier immense». L’autre chantier, pour lui, est le travail qui doit être fait pour «construire des institutions dans notre pays, des institutions capables de représenter, de prendre en charge l’intérêt général de notre société». Amin Khan révélera, enfin, qu’une suite est prévue à paraître au printemps prochain, et qu’elle abordera le thème de «notre rapport au monde». En plus de quelques anciens contributeurs, une dizaine de nouveaux participera à ce volume.

«Nous autres – Eléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse», sous la direction d’Amin Khan. Contributeurs : Chawki Amari, Mouanis Bekari, Akram Belkaïd, Ahmed Ben Naoum, Slim Benyakoub, Mouloud Boumghar, Farid Chaoui, Saïd Djaafer, Amin Khan, Zineb Kobbi, Nassima Metahri, Malika Rahal, Nedjib Sidi Moussa, Habib Tengour. Recueil collectif, éditions Chihab. Alger, novembre 2016. Prix : 1 000 DA.