La problématique de l’adaptation théâtrale d’une œuvre romanesque, du processus du passage de l’écriture narrative à l’écriture scénique entre fidélité et transgression était au cœur du débat de la 2e rencontre culturelle organisée, hier, dans le cadre du 12e FNTP en présence de dramaturges, metteurs en scène, spécialistes du théâtre et romanciers

Dans le cadre du programme culturel de la 12e édition du Festival national du théâtre professionnel (FNTP), l’espace M’hamed-Benguettaf a accueilli, hier, une rencontre-débat autour de la thématique « Des feuilles de la narration romanesque aux planches », animée notamment par le romancier et dramaturge Mohamed Bourehla, le romancier Waciny Laredj et le dramaturge et directeur du Théâtre régional d’Oran, Mourad Senouci.
Le romancier et dramaturge Mohamed Bourehla, qui a déjà adapté en tant que dramaturge notamment une œuvre de Tahar Ouettar, résuma cette problématique en mettant en exergue que dans les faits, « il ne s’agit pas d’une problématique transgénérique, car l’adaptation n’est pas un genre littéraire, c’est une pratique scénique ». Ainsi l’adaptation consiste au passage d’un texte narratif à un texte scénique. «Dès lors adapté, il est nécessairement pas fidèle au texte d’origine ». Affirmant qu’avant tout «une adaptation est une contestation, le texte d’origine est une source d’inspiration pour une nouvelle création qui respecte les normes de l’écriture dramaturgique».
Mohamed Bourehla rappellera que le débat autour de la question de l’adaptation de l’écriture romanesque au théâtre avait été posé dès 1874, avec Lamartine, ou l’adaptation était désignée comme du « tripatouillage » et l’adaptateur le «Caracassien», dénotant ainsi de l’approche péjorative des critiques de l’époque de ce qui est maintenant considéré comme un métier à part entière ». Concernant les qualités que doit posséder le dramaturge qui veut adapter une œuvre littéraire au théâtre, l’intervenant soulignera qu’il s’agit avant tout de la qualité essentielle de la condensation de l’œuvre enrichie d’un certain background avant même l’étape de l’écriture. Car «l’adaptation n’est pas une création sortie du néant, c’est une maîtrise tant des subtilités du contexte de l’écriture romanesque que de celui de l’écriture scénique».

L’écriture scénique, une liberté inspirante
Pour sa part, Mourad Senouci partagera avec les présents son expérience de l’adaptation sur scène de « Imraa min warak » (Une femme de papier) du roman de Waciny Laredj dont il a eu le manuscrit avant même sa publication. Il explique que c’est une adaptation libre, du texte en arabe classique vers un texte en langue dialectale basée sur des techniques d’écriture scénique. Assurant que certains passages de la pièce ont même inspiré de longues discussions avec l’auteur du roman et des anecdotes à l’instar de celle de l’échange qu’avait eu Waciny Laredj et Abdelkader Alloula lorsqu’ils s’étaient croisés à Didouche-Mourad. Afin d’illustrer ces propos, il fit la lecture de ce passage aux présents. Waciny Laredj, quant à lui, explique qu’il avait donné toute la liberté pour l’adaptation de son œuvre. Et que lorsqu’il était venu voir la représentation, c’était en tant qu’œuvre théâtrale et non pas en tant qu’adaptation fidèle de son œuvre. « J’ai beaucoup apprécié cette adaptation libre et cela m’a même fait sourire quand certains spectateurs se sont plaints que la pièce n’était pas la réplique de mon roman. Je trouve qu’en tant que dramaturge Mourad Senouci a relevé le défi et fait une pièce théâtrale certes librement adaptée mais qui va dans le sens de mon roman, en gardant l’essentiel de mon œuvre ». Ajoutant : « Pour moi, il s’agit avant tout d’ouverture d’esprit, de distance, il est important de laisser de la liberté à l’écriture scénique. L’adaptation est aussi un métier de création et je respecte cela ».
Suite à cette présentation, le débat a longuement duré entre le public et les présents notamment avec les interventions du critique théâtral Nacer Khellaf et du spécialiste du théâtre algérien Ahmed Cheniki, qui a mis en exergue le fait que « le théâtre est avant tout l’art du paradoxe qui s’est libéré du carcan littéraire en étant un genre à part entière ».
Pour sa part, Omar Fetmouche a enrichi le débat en partageant également son expérience de dramaturge et metteur en scène qui a notamment adapté Tahar Ouettar, Tahar Djaout, Rachid Mimouni et même la mise en scène du texte scénique de Mourad Senouci, adapté du roman de Waciny Laredj et traduit en tamazigh par le dramaturge Aziz. Une pièce qui, à son avis, a remporté le prix au Festival du théâtre amazigh. Omar Fetmouche souligne à propos de son expérience qu’« adapter un roman qui est une entité entière est une question de conscience car il s’agit de passer d’un texte romanesque à un texte scénique en misant notamment sur un élément qui ressort du texte ». C’est une véritable problématique car le dramaturge ou le metteur en scène est hanté par l’auteur dans sa démarche créative». Il citera à ce sujet une citation qui résume cela : « Adapter d’une manière dramaturgique, c’est une translation simple et une transgression totale ».
Pour rappel, la première rencontre culturelle de cette 12e édition du FNTP s’est déroulée dimanche passé. Elle a été consacrée à l’expérience théâtrale de Abdelhalim Raïs avec au menu des témoignages ainsi que la présentation de l’œuvre et du parcours de cet artiste qui a marqué par ses travaux l’histoire du théâtre algérien. La prochaine rencontre est prévue le 28 décembre prochain et sera articulée autour de la thématique centrale « La Fordja dans le théâtre algérien», animée par les metteurs en scène et dramaturges Omar Fetmouche, Ahmed Rezak et Haroun Kilani.