Cinq auteurs et chercheurs universitaires, à savoir Abdelkader Djemaï, Mohamed-Lamine Bahri, Yahia Belaskri, Wassila Sennani ou encore Brahim Tazaghart, se sont réunis autour d’une rencontre sous l’intitulé «Roman et Histoire» où ils ont abordé les enjeux successifs sur le roman algérien et son rapport avec l’histoire, à l’occasion des rencontres thématiques organisées à l’occasion de la 23e édition du Salon internationale du livre d’Alger 2018 (Sila).

Yahia Belaskri, nouvelliste et essayiste, a déclaré à l’assistance : «J’écris un roman où apparaît l’émir Abdelkader. Je m’empare ainsi de la grande histoire, à l’exemple de Waciny Laredj, qui a aussi écrit un texte sur l’émir. Le romancier est ainsi  libre de s’inspirer de l’Histoire et de s’emparer de cette figure historique pour en faire un roman qui va nous ravir». Expliquant dans ce sillage que  «le roman historique est une histoire avec des objectifs, ses outils et sa méthodologie. Par contre, le roman est une invention comme la nouvelle et d’autres genres ». Le roman est dès lors, selon M. Belaskri, «une façon de parler de la littérature qui est un chemin qui porte ni vérité ni mensonge. Nous sommes sur l’indicible que l’auteur va révéler. La littérature ne prêtant pas à concurrencer l’Histoire, mais plutôt s’empare de celle-ci». Ajoutant que «Kateb Yacine disait qu’on ne peut pas s’extraire et faire fi de l’Histoire.  Il avait raison, car si nous sommes ce que nous sommes, aujourd’hui, c’est que nous sommes le fruit d’une histoire longue. Le plus proche de nous est la colonisation française et la guerre d’indépendance algérienne. Ainsi, il y a notre histoire individuelle et il y a le fait historique». Précisant également que «quand j’ai écrit ‘Le Fils du jour’, je suis parti à la recherche de l’Histoire juste pour me nourrir mais ensuite je  m’ensuis éloigné». De ce point de vue,  d’après le romancier, l’Histoire est faite pour raconter les conquêtes, les victoires et les défaites mais elle ne raconte pas celle de l’individu. Ce qui nous touche au plus profond de nous, c’est au romancier de le faire, comme cela se pratique dans la littérature mondiale. «L’artiste est dans l’indicible, dans quelque chose qui ne se voit pas et qui doit nous révéler pourquoi la Joconde fait fantasmer tout le monde, c’est parce que le peintre nous démontre certaines choses d’absolument extraordinaire», a-t-il dit.

L’écrivain est un artisan
Pour sa part, l’écrivain Abdelkader Djemaï, qui se dit ne pas être historien, revient sur ses écrits, notamment sur son livre « La dernière nuit de l’Emir », en déclarant : «Je suis quelqu’un qui écrit des romans et des récits et qui s’intéresse à l’histoire contemporaine. Quand je fais des romans, c’est un peu l’histoire du quotidien, je mets des personnages en place. Quand il s’agit de m’approcher de l’Histoire comme mon livre sur l’émir Abdelkader, je l’ai fait par besoin personnel et par admiration pour ce grand homme qui était d’une grande humilité». Le problème, selon le conférencier, est «qu’est-ce qui va intéresser le lecteur ?».  Estimant ainsi que «c’est la question primordiale pour un auteur. Alors il m’a fallu trouver une idée ou un prétexte. C’est ce que j’ai fait en racontant la dernière nuit de l’émir qu’il a passée en Algérie, avant de partir en exil. L’Histoire, c’est comme une pelote de laine, il faut prendre le bon bout et cela se déroule tout seul. C’est aussi tout un travail de création», a-t-il avancé. Poursuivant : «l’Histoire, c’est de la rigueur et de la vérification ; les historiens doivent suivre des méthodes, des schémas et des vérités à démontrer. Je fais parler des personnages tel que l’émir car je suis dans le domaine de l’invention, mais au plus près de la réalité. En fait, il faut trouver le juste équilibre en faisant intervenir l’imagination  et en installant un décor ou une atmosphère. C’est un véritable travail de construction». Il a également fait savoir que «l’écrivain est un artisan avec ses propres ingrédients, s’il veut faire un livre sur un personnage historique, il doit trouver cet équilibre entre la littérature et les faits historiques, car on ne peut pas inventer une date historique ». 
L’auteur kabyle Brahim Tazaghart a précisé, quant à lui, que tamazight est une langue qui convoque l’Histoire et qui crée une problématique au sein de cette dernière. «L’histoire racontée doit répondre à des objectifs, elle est un espace de confrontation, de projet et de légitimation. Le romancier ne peut être dans cet espace et en dehors de cette confrontation de la vie quotidienne».  «Dans mes écrits je convoque l’Histoire pour légitimer mon combat car tamazight n’était pas admise sur la scène publique. Je voulais en outre donner une légitimité à la langue avec laquelle j’écris», a-t-il ajouté.

L’utilisation du roman algérien pour l’Histoire nationale

La romancière Wassila Sennani a, de son côté, fait savoir que «ce sujet est éparpillé, le roman en lui-même fait partie de l’Histoire, étant donné de l’utilisation du roman algérien pour  relater l’histoire nationale». Estimant que «le roman, qui a vu le jour au début du XIXe siècle en Europe, ne peut pas sortir du contenu historique. Il est perçu comme une forme de montée de la bourgeoisie». L’intervenante a, également, souligné que le roman «ne différait pas de l’Histoire à l’exception de sa forme. Il est en outre une forme de liberté d’expression en écriture».
D’autre part, Mohamed El-Amine Bahri, critique littéraire, a posé de nombreuses problématiques à ce sujet, soulignant que personne n’a les réponses adéquates en termes d’Histoire, car ce dernier «ne nous   donne aucune réponse claire, et  l’imaginaire romanesque est aussi une autre problématique ». M. Bahri s’est également questionné sur la fidélité du romancier vis-à-vis de l’Histoire ou encore de l’art quel qu’il soit, ce qui peut également être projeté sur le cinéma et l’écriture de scénarios. Le conférencier a conclu la rencontre, dédiée à débattre du lien entre l’écriture romanesque et l’Histoire, en soulignant que  «le romancier ne devrait pas être tenu pour responsable de l’histoire objective, car l’histoire du romancier créateur est une histoire personnelle et aucun écrivain ne peut nier l’histoire».