Afifa Bererhi, professeur de littérature française et francophone, a animé samedi dernier à la librairie Chihab Internationale, une rencontre de présentation de l’ouvrage «Défis démocratiques et affirmation nationale – Algérie 1900-1962», paru en novembre dernier aux éditions Chihab. Mme Bererhi, qui a réuni une trentaine de textes du livre organisés en cinq grandes parties avec Naget Khadda, Christian Phéline et Agnès Spiquel, a abordé la genèse du projet, les différentes questions abordées, se focalisant notamment sur son texte relatif à la Rencontre de Sidi Madani en 1948.

Les éditions Chihab ont organisé, avant-hier au sein de leur librairie à Bab El Oued, une rencontre-débat animée par l’universitaire Afifa Bererhi, autour de l’ouvrage collectif «Défis démocratiques et affirmation nationale – Algérie 1900-1962», paru en novembre dernier chez cet éditeur. Mme Bererhi, qui a réuni une trentaine de textes du livre organisés en cinq grandes parties (ou thèmes ainsi que deux ouvertures et une clôture) avec Naget Khadda, Christian Phéline et Agnès Spiquel, est revenue sur la genèse du projet, dont on pourrait souligner le «paradoxe» du titre d’emblée, comme l’ont fait d’ailleurs dans leur avant-propos les responsables-initiateurs de cet ouvrage. Car évoquer les défis démocratiques sous la colonisation peut sembler paradoxal, mais à la lumière des textes présentés dans l’ouvrage, on peut comprendre qu’il y a eu des combats, des luttes, des petites brèches, des tentatives de débats et de conciliations, depuis 1830 et jusqu’à l’indépendance. La lutte du peuple algérien n’a pas commencé en 1954. Cet ouvrage nous le rappelle, ce qui fonde son originalité et son importance. Afifa Bererhi a indiqué que le projet est né «au fur et à mesure des colloques qui se sont tenus aussi bien ici en Algérie qu’en France», notamment un initié à Alger par le CNRPAH (Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques) et un autre initié à Paris en 2013, et qui avait porté sur «les démocrates, les libéraux, les Européens qui ont participé très activement, très énergiquement je dirais même, pour la défense des droits des Algériens pour l’indépendance de l’Algérie». «On s’est rendu compte qu’il y avait matière et que précisément ces libéraux n’avaient pas beaucoup de visibilité, qu’une grande partie d’entre eux est tombée dans l’oubli. J’aimerais bien savoir si dans nos universités dans les différentes disciplines on évoque des noms d’Européens qui ont participé précisément à faire bouger les lignes en Algérie, même si ce n’était pas avec de grands succès, mais leur engagement était là», a-t-elle souligné. Pour elle, «cette opération d’effacement» est le fait des «cercles Algérianistes» qui sont intervenus et qui ont ainsi pu «faire passer sous silence toutes ces bonnes volontés. C’est un petit peu une autre forme de censure de toute façon». L’objectif de la démarche des initiateurs de ce projet, qui devait initialement donner lieu à un colloque -mais cette idée a été abandonnée au profit d’un ouvrage – était double : «faire une suite à ce qui a été initié à Alger et Paris», et «donner de la voix» à ceux qu’on avait oubliés, dont on avait occultés le souvenir. En outre, le choix du titre tient en plusieurs points : «Quand on parle de défis démocratiques, ce sont des défis démocratiques qui sont portés à la fois par ce qu’on appelait les ‘indigènes’ mais aussi par les Européens, les Français d’Algérie ou les Métropolitains», a-t-elle estimé. Quant à l’affirmation nationale, pour elle, ceci renvoie notamment à «des mouvements, des mouvements purement politiques [qui] commençaient à se manifester, de plus en plus il y avait des revendications qui étaient affichées jusqu’à l’explosion finale. Donc c’est une espèce de gradation dans l’affirmation nationale qui se fait jusqu’à son apothéose qui est précisément la guerre en 1954». De plus, l’année 1900, trente années avant le centenaire de la colonisation était une période «où le peuplement de l’Algérie par les arrivants européens commençait à atteindre un record. C’est en 1900 précisément que la colonisation du point de vue du nombre a été bien assise, 1962, étant la clôture de toute une période».

Les Rencontres de Sidi Madani : «une volonté de communication»
Réunissant une trentaine de contributions, les initiateurs de l’ouvrage lancé un appel à contributions précisant que le but était de pouvoir constater et voir ce qui «se passait dans différents secteurs de la société en dehors de la politique, en dehors de l’histoire et de son rapport à la politique». Voir donc ce qui se passait et comment cela se traduisait «au plan sociétal». Après avoir présenté les différents textes et leurs enjeux, Afifa Bererhi s’est intéressée à son texte intitulé «1948. Les Rencontres de Sidi Madani/ Projet culture et enjeux politiques», rappelant que ces Rencontres se sont tenues dans un «contexte particulièrement brûlant» : car trois ans après les massacres du 8-Mai 1945, une année après les élections truquées et une année également après la création de l’OS (Organisation spéciale). Selon l’intervenante, «il y avait un bouillonnement de revendications faites par différents organismes qui réclamaient justement cette affirmation nationale d’Algérie, et au milieu de ce bouillonnement où je crois que l’on commençait à comprendre qu’on touche à l’irrémédiable, à ce moment-là, germe une idée qui vient de Charles Aguesse, qui était le directeur des centres sociaux d’éducation qui ont été initiés par Germaine Tillion». Mme Bererhi a relevé la «progression» dans l’idée de cette rencontre, qui se voulait au départ «essentiellement algérianiste» : il s’agissait «d’inviter des gens de la culture, des Métropolitains représentatifs de la culture française, les inviter pour un séjour à Sidi Madani et leur présenter l’Algérie». Mais l’idée de départ a subi des changements et Charles Aguesse en paiera le prix puisqu’il «finit par être renvoyé par son administration parce qu’on voyait en lui un défenseur des ‘indigènes’». Car après la première phase de réflexion qui s’inscrivait dans une perspective algérianiste dans la mesure où l’objectif était de «montrer à la France métropolitaine que l’Algérie est une particularité, que l’Algérie mérite d’être connue, etc.». Cette opération de «propagande» a subi donc des changements en cours de route, puisque dans une deuxième phase, il a été décidé d’inclure les Algériens – même s’il faut relever que dans le contexte de l’époque, et dans la perspective algérianiste, Algérien signifiait les colons, mais le terme Algérien ici renvoie aux Algériens d’origine –. Même si leur présence a été pensé à la dernière minute comme le révèlent certains témoignages dont celui de «Dib et [de] bien d’autres qui ont dû loger dans les sous-sols», il n’en demeure pas moins qu’«ils étaient présents».

Défis démocratiques et affirmation nationale. Collectif

Pour Mme Bererhi, «cette présence montrait cette volonté de communication et communication il y en a eu». Cependant, cette rencontre réunissant «la bourgeoise intellectuelle», si elle était «absolument heureuse, elle était absolument sans lendemain. Il ne pouvait rien advenir de cette rencontre sinon des amitiés strictement personnelles». Afifa Bererhi a estimé que «cette rencontre qui est celle des hommes de bonne volonté a été l’occasion pour tous ceux qui sont venus de France de constater la misère algérienne. Ils se sont rendus compte que rien n’a été fait». Se voulant au départ, «un lieu de démonstration», ces rencontres ont surtout démontré «les contradictions et les apories». Présent à cette rencontre, Ahmed Bedjaoui, un des contributeurs de l’ouvrage qui a signé un texte intitulé «Cinéma et Histoire. Résistances populaires et lutte pour les libertés démocratiques», a estimé que sa contribution à l’évocation des combats démocratiques était «un regard critique sur le cinéma algérien et la manière dont il a occulté un peu le passé du mouvement national». Et de souligner : «Par exemple, lorsque les Français ont envahi l’Algérie, l’Algérie n’était pas doté comme l’envahisseur du pouvoir de projection, de représentation, les peintres orientalistes se sont retrouvés tous seuls, il n’y avait pas d’interface, et que finalement, c’est le mouvement national en créant du sens a créé également de la valeur culturelle. En 1945, avec la maturation de l’esprit national, de l’agrégation des régions dans un mouvement national, dans une algérianité qui a abouti aux événements de Sétif, on a commencé à voir simultanément, de manière concomitante (des peintres comme Khodja, des écrivains, des musiciens comme Iguerbouchène etc.) un mouvement culturel qui doit beaucoup au mouvement national». Pour lui, «le cinéma algérien a complètement occulté cette partie-là, et donc je raconte plus ce que le cinéma n’a pas raconté que ce que le cinéma a apporté. Et puis pour des raisons historiques, politiques, politicardes, le destin de l’Algérie a fait que le cinéma est tombé après entre les mains de gens qui racontaient plus des histoires dont ils ont été témoins que des histoires de l’autre, du groupe, du peuple, de la population. Donc on s’est retrouvé dans un cinéma qui faisait comme si l’Algérie était née en 1954». Si on a opposé l’Algérianité à l’Algérianisme, comme l’ont relevé Mme Bererhi et M. Bédjaoui, ce n’est pas exactement ce qui s’est réellement produit, puisque depuis le début de la colonisation, il y a eu «résistance», «des combats», des «combats démocratiques». Et l’ouvrage en rend compte.

«Défis démocratiques et affirmation nationale – Algérie 1900-1962», textes réunis par Afifa Bererhi, Naget Khadda, Christian Phéline et Agnès Spiquel. Collectif, 504 pages, éditions Chihab, Alger, novembre 2016. Prix : 1600 DA.