Les deux derniers numéros de la revue «Naqd» : «Enfant EnJeu/ Enfance en péril» et «Economie de rente et culture rentière» ont été présentés avant-hier à la librairie L’Arbre à dires (de Sidi-Yahia, Alger), par des contributeurs à ces 35e et 36e numéros, et par l’historien Daho Djerbal, directeur de la publication de cette revue d’études et de critique sociale, qui a fêté l’an dernier son vingt-cinquième anniversaire.

La librairie L’Arbre à dires de Sidi-Yahia a abrité, samedi dernier, une rencontre de présentation des 35e et 36e numéros de la revue d’études et de critique sociale, «Naqd». Comme les deux thèmes sont assez éloignés, bien qu’ils soient au plus près des préoccupations de notre pays et de notre époque, cette rencontre s’est subdivisée en deux parties. La première partie, qui a eu pour thème la présentation de l’avant-dernier numéro de «Naqd» intitulé «Enfant EnJeu/ Enfance en péril», a réuni, autour de Daho Djerbal, l’analyste Karima Lazali, la sociologue Dalila Iamarène-Djerbal, la psychologue et sociologue de l’éducation Tchirine Mekideche, et la sociologue Ouassila Salemi. Dans son préambule, Daho Djerbal a signalé que l’intérêt pour ce thème est né du fait qu’«en Algérie, assez exceptionnellement dans la région, il y a eu le phénomène de la disparition d’enfants, l’assassinat d’enfants, le rapt, et aussi les violences systématiques contre l’enfant. Alors ça nous a posé problème : qu’est-ce qui fait qu’en Algérie, dans ces dernières décennies, il y a eu une montée en puissance de cette agression ouverte contre l’enfant de manière générale ? Pourquoi ce phénomène ne s’est pas passé au Maroc, en Tunisie, en tout cas avec la même ampleur ?». Pour lui, l’émoi que ces disparitions ont créé, la panique, les mobilisations, les articles de presse, suscitent des questions, et éclairent sur un constat selon lequel «l’enfant pose problème, en Algérie plus qu’ailleurs». Karima Lazali, une des contributrices du 35e numéro (Octobre/novembre 2017) dont elle a cosigné la «Présentation» avec Zineb Benkherouf et Nassima Metahri, ainsi qu’un article bilingue intitulé «Un enfant disparaît», est revenue sur la naissance du projet et la réflexion autour de la question de l’enfant, en indiquant que «ce qui était saisissant, c’est le nombre d’articles de presse ces derniers temps autour des enfants raptés, le fait que ça se répète à ce point et que ce soit vraiment fascinant dans le sens où quand on lit ces articles on ne peut pas penser, on est saisi… A chaque fois j’étais interpellé». Pour elle, ce ne pouvait être «un fait isolé» bien que cette hypothèse ait également été envisagée. Ce phénomène est à «inscrire dans un autre contexte qui est plutôt la question des violences dans l’actuel : de quoi nous parle ces violences ? Et quelle est l’histoire de ces violences ? Et à ce moment-là, la disparition d’enfants n’est plus un fait isolé, mais le symptôme d’une société tourmentée, du côté de la violence et du meurtre».

Beaucoup de travail reste à faire
Elle signalera qu’elle ne pouvait se contenter de travailler sur la base des articles de presse, elle s’est référée au livre «Les Chercheurs d’os» de Tahar Djaout. Pour sa part, Dalila Iamarène-Djerbal, membre du réseau Wassila et auteur d’un article intitulé «De la violence sur les enfants», a donné un aperçu historique de l’évolution et la reconfiguration de la place de l’enfant ces derniers années, passant en revue notamment les violences symboliques et physiques que subit l’enfant, et son statut, quelque peu dépersonnalisé, aux yeux de la loi. Si pour elle, «le statut de l’enfant a changé», beaucoup de travail reste à faire. De son côté, Ouassila Salemi, membre du Groupe de recherche en Anthropologie de la santé, qui a consigné un article avec Mohamed Mebtoul intitulé «La relation fusionnelle mère-enfant diabétique», a exposé les résultats de sa recherche, en évoquant la prise en charge par les familles de l’enfant diabétique, la place de l’enfant et son rapport à sa mère. Mme Salemi constatera, à la lumière de ses recherches, une «absence du statut de la femme, et la survalorisation de la mère» dans le sens où elle porte le fardeau, ce qui efface aussi l’enfant. Tchirine Mekideche, auteur dans «Naqd» d’un article avec Nadjet Mekideche intitulé «L’‘Enfant’, le grand absent du système éducatif algérien», a également exposé les résultats d’un travail de terrain auprès des élèves. Selon ses résultats, l’école algérienne propose «un modèle de socialisation guerrier et sacrificiel». En fait, c’est «une répétition d’une mémoire transgénérationnelle sacrificielle», où le poids du passé «pèse sur le présent et l’avenir». Elle abordera également les violences en milieu scolaire («violence sournoise de tous les jours») et surtout «l’absence de l’enfant» à l’école où il y a beaucoup d’interdits et très peu (voire inexistants) de moyens pouvant lui permettre de s’épanouir.

« Nous vivons au-dessus de nos moyens »
Par ailleurs, le deuxième panel a réuni Youcef Benabdallah et Rachid Sidi Boumedine, qui ont contribué au 36e numéro de «Naqd» (Mars/avril 2018), «Economie de rente et culture rentière». Youcef Benabdallah, économiste financier et auteur de l’article «Etat développentiste vs Etat rentier : Qu’en est-il en Algérie», a présenté une communication où il est revenu sur «les effets nocifs et néfastes de la rente dans l’économie capitaliste», tout en relevant que le problème de la rente était «récurrent depuis les années 1970, qui renvoie toujours à la même problématique : comment s’en débarrasser ?». M. Benabdallah, qui a souligné que «nous sommes rentiers parce que nous vivons au-dessus de nos moyens», a expliqué les mécanismes de la rente, son historique, en rappelant qu’«au plan académique, il y a des auteurs qui soutiennent que c’est une malédiction, peut-être qu’ils ont raison, mais ils ne donnent pas l’origine, c’est-à-dire que le sol lui-même qui produit la rente et qui soumet les rapports sociaux, le pays, l’économie, etc. à la rente. Mais cette thèse là souffre d’une limite, c’est-à-dire qu’elle légitime finalement les pouvoirs en place, parce que les pouvoirs en place ne sont pas fautifs, puisque eux-mêmes sont soumis à ce rapport social qu’on appelle la rente et qui est modélisé, qui est technicisé…». Pour lui, «on ne peut pas accepter ça parce que ça devient une fatalité. Mieux, ces modèles nous appellent à absoudre les pouvoirs en place».

« Comprendre une partie de nos malheurs»
Il conclura son exposé en estimant que les Etats rentiers sont des «‘Etats défaillants’ qui créent des besoins», mais n’ont pas ou ne donnent pas les «moyens». Toujours selon lui, un Etat rentier est un «Etat généreux, dépensier, répressif quand il en a besoin». Pour sa part, Rachid Sidi Boumedine, grand spécialiste de la sociologie urbaine et  auteur de l’article «La rente dans l’urbanisme et le secteur immobilier. Le cas de l’Algérie», a abordé la rente dans le secteur de l’immobilier et «un certain nombre de facteurs» qui montrent comment fonctionnent les choses dans un système rentier. Il a démontré, avec exemples et détails, comment «à partir de cette simple question de la rente, on peut comprendre une partie de nos malheurs», revenant notamment sur la vision/gestion «privative de l’Etat» ou encore «la formation de réseaux de clientèles», et comment cela se traduit dans l’urbanisme. Enfin, ce dernier numéro de «Naqd» qui sera disponible cette semaine en librairie, compte les contributions, en plus de celles de MM. Benabdallah et Sidi Boumedine, de Smaïl Goumeziane («La résurrection des rentiers»), Hartmut Elsenhans («Global South : Transition vers le capitalisme contre la rentre»), Rachid Ouaïssa («Classes moyennes algériennes, rente et stagnation politique»), Hannes Warnecke-Berger («Globalisation de la rente et montée de la violence»), et Serguei Vladimirovich-Biryukov («Rente et clientèle dans la Russie du temps présent»). Dans la présentation de ce numéro organisé autour de trois axes de réflexion ou grands thèmes («Histoire et théorie de la rente», «La Rente dans tous ses états», et «Rente Violence, Clientélisme et Corruption»), il est souligné que : «La dépendance des états de ressources provenant de réserves naturelles, minières ou autres, et leur dépendance par rapport aux marchés extérieurs finit par avoir un effet dévastateur sur les modes de production et d’échange des richesses. L’économie-monde, la globalisation de la production et de la commercialisation des biens ont des conséquences telles que, dans les États rentiers, l’échange marchand généralisé devient pour l’essentiel un échange où la valeur-travail se perd et laisse place à des dérives de toute, sorte, dont la corruption et le clientélisme, l’absence de libertés et la violence sociale ne sont pas les moindres conséquences». Un numéro à lire, d’autant qu’il aborde un sujet d’une brûlante actualité, autour duquel le débat ne fait que commencer…