La librairie «L’Arbre à dires» à Sidi Yahia a abrité, avant-hier après-midi, une rencontre avec Amin Khan, Saïd Djaffer et le professeur Farid Chaoui, autour de «Nous Autres», un projet littéraire et intellectuel de réflexion et de propositions, qui a donné naissance à trois recueils de textes qui pensent la société algérienne, ses problématiques et ses interactions, publiés aux éditions Chihab. Un quatrième est en préparation.

«Nous Autres», ce sont trois recueils de textes, qui (re)pensent la société, déjà publiés aux éditions Chihab, «Nous Autres – Eléments pour un manifeste de l’Algérie heureuse», «Notre rapport au monde» et «Penser», un quatrième en préparation et deux autres sont envisagés. Au cours d’une rencontre, organisée samedi dernier à la librairie «L’Arbre à dires», Amin Khan, l’initiateur de «Nous Autres», et deux contributeurs : le journaliste Saïd Djaffer et le professeur Farid Chaoui, sont revenus sur la genèse de ce projet, son contenu et ses perspectives. Pour Amin Khan – qui a entamé la rencontre par la lecture d’un poème qu’il a signé dans le troisième numéro de la revue de littérature et de réflexion «Apulée» (publiée en France aux éditions Zulma), intitulé «Il faut détruire Carthage» (dédié à tous les peuples qui souffrent et notamment au peuple palestinien meurtri ces derniers jours par les récentes attaques sur Gaza) -, «Nous Autres» est une collection initiée pour «essayer de rendre compte des problématiques à l’œuvre dans la société algérienne, et qui sont des problématiques universelles». Si le terrain de prédilection est la société algérienne, «nous estimons que nos sociétés, la société algérienne et les autres sociétés sont contraintes de la même manière par notamment deux phénomènes : le phénomène de la domination sous toutes ses formes et le phénomène des archaïsmes (essentiellement la violence, le mépris, l’agression des faibles…), qui sont présents à des degrés différents sous des formes différentes certes, mais qui sont présents et qui structurent la dynamique des sociétés», souligne-t-il. Et de rappeler que c’est sur la base d’un texte qu’il a fait circuler, qu’une série de contributions a été recueillis regroupant des personnes «compétentes, qui pensent différemment, qui partagent un attachement à des valeurs, et notamment les valeurs de liberté, de justice et de dignité» pour faire face au «danger qui nous guette : l’aliénation», et cela a donné naissance au premier recueil, publié en 2016. Sur les contributions encore, Amin Khan signalera que ce sont des «textes très différents» avec des «approches différentes» et qui devraient à terme «constituer une véritable plateforme de réflexion», tout en soutenant que «Nous Autres» est un lieu «ouvert» et «sans a priori». «Ce n’est pas un groupe figé. Nous voulons promouvoir l’idée de liberté mais aussi en la mettant en œuvre», indiquera-t-il à propos des contributeurs. Tout en estimant que «l’humanité traverse une période extrêmement difficile», l’auteur de «Jours amères» est revenu sur le sens de «Nous Autres» et la démarche dans laquelle cette collection s’inscrit, en expliquant : «Nous avons le sentiment de pâtir d’un manque de connaissance de notre histoire, de notre société et c’est une situation qui doit absolument changer si les Algériens veulent exister en tant que nation, en tant que société, en tant qu’Etat. Il y a un effort important à faire pour développer une capacité de connaissance qui, à tous les niveaux, devrait s’exercer afin de permettre aux Algériens de prendre leur destin en main. Et cela passe par un préalable : la maîtrise de la connaissance.»

«Dialoguer un peu plus sérieusement»
De son côté, le Pr Farid Chaoui, qui a considéré «Nous Autres» comme un «mouvement littéraire», a rappelé la fondation d’une association culturelle, en 1989, appelée le Cercle Ibn Khaldoun, avec notamment Amin Khan, Djilali Liabès, M’hamed Boukhobza, Abderrahmane Hadj Nacer. Ce cercle avait pour objectif de réfléchir aux grands événements qui «agitaient la société algérienne», de poser des bases de réflexion et de proposer «une grille de lecture». Et pour le Pr Chaoui, «Nous Autres» s’inscrit dans une démarche de continuité de ce cercle pour «faire renaître sous une autre forme ce que nous avions entrepris avec le cercle». Pour lui, «il y a continuité quelque part : l’esprit de la réflexion n’est pas mort, même après dix années de guerre civile et après la destruction profonde des bases de la société algérienne et de ses valeurs depuis les années 90. Il y a encore de la réflexion, il y a encore de la production intellectuelle, et il y a encore du débat qui nous laisse encore quand même un certain optimisme». Le Pr. Chaoui, qui a notamment proposé une contribution sur le système de santé et son impact sur la cohésion de la société dans «Nous Autres», a été questionné sur le positionnement de «nous autres» par rapport à des faits d’actualité : la grève des résidents et la vaccination. Pour lui, il s’agit d’une «perte de confiance dans le système de santé» (concernant la vaccination), et plus généralement, il dira qu’actuellement le système de santé est «ingouvernable». Pour sa part, Saïd Djaffer, un autre des contributeurs de «Nous Autres», a expliqué avoir adhéré au projet parce que de la décennie noire, «on en est sorti par un silence. Un silence qui s’est installé un peu partout». Pour lui, «il n’y a pas que le pouvoir qui a encouragé le silence, c’est nous-mêmes. Donc chacun s’est replié sur soi-même». Si, selon lui, des discours entre Algériens se font et existent, ils «ne se partagent pas, ne se rencontrent pas». Donc, «ce projet-là, à mon sens, permet de mettre un peu de la visibilité sur ces discours cachés, et qu’on arrive en fait à se parler. Parce qu’en fait, on est sorti au lendemain d’une guerre civile sans se parler, sans échanger, sans tirer le moindre enseignement de ces années là. Une guerre civile n’est jamais utile, mais il y a toujours des enseignements à tirer, le problème pour nous c’est que nous ne les avons pas tirés. Ce projet de «Nous Autres» permet à des gens d’horizons différents, et j’espère aussi qu’il y aura beaucoup plus d’arabophones durant les prochaines éditions, de se mettre à dialoguer un peu plus sérieusement que nous ne l’avons fait jusqu’à présent», a-t-il soutenu. Au cours de l’échange avec le public, il abordera la situation difficile de la presse et le travail de réflexion et de débat qui n’a pas encore été entamé sur ce métier. Par ailleurs, les intervenants ont souligné la capacité de résilience de la société algérienne, et ont inscrit «Nous Autres» dans une démarche d’accumulation. D’un travail qui se fait peut-être timidement mais qui devra se multiplier et se généraliser dans différentes disciplines et domaines pour questionner notre société et, plus tard, apporter des réponses qui pourront lui permettre d’aller de l’avant.