Une projection, un livre et un débat, le tout concentré sur un érudit qui a vécu entre le 10e et le début du 11e siècle, en l’occurrence Abu Hamid al-Ghazali (1058-1111). L’enfant de Tus (Khorassan, dans l’ancienne perse, l’actuelle Iran) a été, le temps d’un après-midi, l’ «acteur principal» d’une rencontre. C’était samedi passé à la salle de conférences « L’Agora » de la librairie « L’Arbre à dires », à Alger. Une rencontre dont le « coup de départ » était une allocution de l’écrivain et essayiste, Mohamed Atbi, avant que ne soit projeté le documentaire-fiction « al-Ghazâlî, l’alchimiste du Bonheur ». Un film réalisé, en 2006, par un anglais d’origine argentine, Ovidio Salavar  et qui a tenu en haleine le public, venu en force pour l’occasion. Durant les 179 minutes (1h19) qu’a duré ce long métrage, il était question du cheminement intérieur d’al-Ghazâli, depuis son enfance jusqu’à sa mort un certain 19 décembre 1111. Des péripéties d’un érudit qui l’ont amené jusqu’aux portes du pouvoir abbasside, où il avait été proche d’une autre figure énigmatique du monde musulman, un certain Nizam el-Mulk. Ce dernier était une figure très importante de l’époque et dont les « œuvres » sont à ce jour très commentés. Ce Nizam el-Mulk n’est autre qu’un membre du fameux trio d’amis d’enfance qui allait secouer, chacun à sa manière, l’histoire humaine. Les deux autres n’était autres qu’un autre érudit, Omar Khayyam, et l’énigmatique « Vieux de la montagne », Hassan Sabbah, fondateur de la secte des « Hachachines »…

Toutefois le film ne  s’est pas concentré sur une biographie standard d’al-Ghazali. Il n’était pas question d’approfondir son parcours académique, ou sa carrière d’ «apparatchik » abasside, ou encore son profil de philosophe (au grand dam de quelques uns parmi le public). L’œuvre projetée étant un plongeon dans l’ésotérisme de celui qui est encore surnommé Hujjat alIslam (L’argument de l’islam). Le perse n’est pas uniquement l’auteur de « Tahafut al falasifa » (L’incohérence des philosophes). Ses vastes connaissances et son parcourt inédit, ne peuvent pas se contenter d’une simple description liée à cet ouvrage ou à ses controverses avec les philosophes. C’est que al-Ghazali était (surtout) un soufi, ou pour utiliser le terme fétiche des orientalistes, un mystique.

Vidéo réalisée par Salim KOUDIL

Un aspect que Mohamed Atbi avait introduit au début de la rencontre, qu’Ovidio Salavar avait mentionné dans son film, et que le Professeur Zaïm Khenchelaoui est venu appuyer, avec force, en lançant les débats juste à la fin de la projection. L’anthropologue des religions était présent pour la présentation du travail qu’il a réalisé sur l’érudit perse. Le Professeur est l’auteur de la traduction en français et de l’introduction du livre d’al-Ghazali, « L’alchimie du bonheur » (ouvrage bilingue, paru, en 2019, aux éditions de la Librairie de philosophie et de soufisme).  Zaim Khenchelaoui s’est longuement étalé sur le soufisme qui a permit à l’érudit perse de réaliser sa «transmutation alchimique ». A l’exotérisme initial, dont se prévalait al-Ghazali, est survenu l’ésotérisme, sur lequel l’anthropologue des religions s’et penché dans son intervention de ce samedi, et que les lecteurs pourront retrouver dans la présentation publiée dans le livre (pages 9 à 24).  Au passage, Zaîm Khenchelaoui ne pouvait pas omettre de citer l’enfant de l’ex-Bouna (l’actuelle Annaba), Ahmed Ibn Ali el-Bouni. Un imam qui a vécu entre le 12e  et le 13e siècle (décédé en 1225) et qui est considéré par les initiés (et même les non-initiés) comme l’un des rares à avoir réussi l’alliance entre l’alchimie et l’ésotérisme. Un « exploit » reconnu sous d’autres cieux mais pas en Algérie, « où il est encore méconnu » comme l’a déploré Zaïm Khenchelaoui.  Même s’il n’a pas eu assez de temps pour développer la relation entre al-Ghazali et el-Bouni (surtout dans l’approche mathématique de l’ésotérisme), l’anthropologue n’a pas omis de relater un pan important de l’histoire de l’Algérie (et de toute l’Afrique du nord) et dans lequel l’érudit perse y aurait joué un rôle. Il s’agit de la relation entre al-Ghazali et al-Mahdi Ibn Toumert (1080-1130), le fondateur de la dynastie des Almohades (1121-1269), et dont les retombées, sur la région, ont été importantes.

Avec un sujet aussi alambiqué (pour certains) et si riche, l’assistance ne pouvait pas rester « inerte ». Le débat a été ainsi très riche entre Mohamed Atbi et Zaim Khenchaloui d’un côté, et plusieurs intervenants. Certains posaient des questions de profanes, d’autres (omniprésents dans toutes les rencontres de ce genre) étaient hors sujet, et d’autres bien inspiré. Parmi ces derniers, Karim Bouaziz, journaliste et féru de lectures, et qui n’a pas hésité à interpeller le duo (cité plus haut) sur, entre autres, l’ésotérisme et l’exotisme, avant de s’en prendre au contenu du film (voir vidéo). Une intervention à laquelle ont répondu, Atbi et Khenchelaoui, avec pragmatisme en essayant de convaincre leur interlocuteur et donnant ainsi plus d’ampleur à la qualité de la rencontre. C’était une des « images » de cette après-midi qui en annonce bien d’autres.

Cette rencontre autour de Abu Hamid al-Ghazali rentre dans le cadre d’un cycle de conférences mensuelles (chaque dernier samedi du mois) intitulé « Une voix dans la voie ». Rendez-vous le 28 mars prochain, même lieu et même jour de la semaine.

@SalimKoudil