Le dernier roman de l’écrivaine et poétesse Souad Labbize, intitulé « Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, dire le viol », publié en Algérie aux éditions Barzakh, et en France, aux éditions iXe, a été au centre de la rencontre littéraire animée, lundi dernier, à l’Institut français d’Alger (IFA), en présence des éditrices Selma Hellal, cofondatrice des éditions Barzakh, et Oristelle Bonis, fondatrice de la maison d’édition indépendante iXe, spécialisée dans le féminisme et ses différentes voix.

C’est avec beaucoup d’émotions que Souad Labbize a partagé avec les présents l’histoire de son récit, basé sur les faits réels de son propre vécu. Elle relate dans un langage dépouillé et puissant l’histoire du viol dont elle a été victime alors qu’elle était une fillette de neuf ans. Profondément blessée dans sa chair et dans son âme, l’écrivaine confie aux présents que le fait d’écrire sur ce sujet, qui l’a marqué toute sa vie, était un acte « éprouvant ».
Plus de quarante ans après les faits, à l’âge de 51 ans, elle a essayé de retrouver des mots pour décrire l’innommable. Mais elle n’a pas réussi à mettre des mots sur ses maux. Les passages de son  texte sont silencieux, pleins de frustration de  ne   pouvoir mettre des mots sur la douleur et les souffrances, tout en privilégiant une écriture pudique loin de toutes scènes de violence.
Elle confie, lors de la rencontre littéraire de l’IFA, que son objectif d’écrire un tel ouvrage était pour elle une tentative de retrouver les paroles qui n’ont pas été dites à l’époque, au moment du terrible viol, alors qu’elle n’était qu’une fillette. Le livre était une tentative pour faire sortir les mots qu’elle n’avait pas réussi à prononcer quand elle était enfant. « Mais, hélas ! Même avec l’écriture de ce livre, les mots ne sont pas sortis…». Elle souligne, également, que sa démarche était de faire en sorte d’«éviter de blesser le lecteur », avouant qu’elle-même était « une écrivaine encore très blessée. Car l’écriture n’a pas été un moyen de soulagement pour elle ».  Elle précise à ce sujet : «Mon texte ne contient aucun passage de violence. J’ai fait exprès de ne pas raconter le harcèlement que j’ai subi quand j’étais enfant. C’est pour ne pas blesser le lecteur. Je fais très attention aux sentiments des lecteurs.» Estimant que «mon livre peut même être lu par des enfants», et d’enchaîner dans le même sens, «la pudeur est préservée. Celle du lecteur et celle de l’écrivaine», a-elle-dit. Par ailleurs, la romancière n’a pas caché la pression sociale et familiale qu’elle a subie de la part de son entourage en publiant un tel ouvrage qui dévoile en quelque sorte  son intimité. Elle considère, toutefois, que l’écriture et la publication d’un tel récit sont un acte  militant pour dénoncer la violence physique que subissent les petites violées autant dans leur chair, mais aussi la violence mentale qu’elles subissent de la part des proches à cause des tabous de la société.
Violence mentale des tabous de la société
Pour elle, le viol est avant tout est un acte «humiliant». «Le violeur arrache l’humanité de sa victime. Elle devient comme un objet. Elle se sent un objet», insistant sur le fait que « le viol est une humiliation». Dans le texte, l’écrivaine a parlé longuement sur la relation fille-mère. Le choc qu’elle a subi lorsqu’elle a raconté à sa mère ce qu’elle venait de vivre, avec ses mots de fillette qui n’a pas compris  exactement ce qui lui était arrivé, jusqu’à ce que sa mère se mette en colère contre elle et qu’elle entende pour la première fois le mot « violet » (violer) et qu’elle avait associée à l’époque à cette couleur qui la révulsera pendant de longue années. Elle relatera cette relation particulière avec sa mère, qui lui fera le reproche à elle d’être sortie sans autorisation pendant la sieste et qui lui fera endosser le rôle de coupable d’être partie avec un homme. Lors de son intervention, elle souligne la relation conflictuelle mère-fille dans la société algérienne. Des rapports de tensions et de violences, parfois, du fait d’être un corps de femme même si on est une petite fille qui ne comprend pas ce qui lui est arrivé.
A ce sujet, Souad Labbize met en exergue l’importance de l’amour maternelle pour l’enfant, en affirmant que « si la maman ne donne pas de l’amour à ses enfants, l’enfant devenant adulte ne peut ni s’aimer, ni ressentir l’amour des autres ». S’exprimant sur le titre de son livre témoin «Enjamber la flaque où se reflète l’enfer, dire le viol», qui paraît ambigu, Souad Labbize explique qu’elle a insisté pour garder ce titre malgré les remarques de l’éditrice française. Car «le titre fait partie du texte. Fait partie de l’histoire », a-t-elle précisé. L’écrivaine, qui se dit féministe, a mis l’accent, lors du débat, sur l’importance de s’unir hommes et femmes pour effacer la mauvaise image qu’a la société sur la gente féminine. Pour elle, les hommes doivent être féministes et défendre les droits des femmes.
Ils doivent s’impliquer pour mettre fin aux pratiques du patriarcat  et des violences contre les femmes sous toutes ses formes dans notre société. Elle déclare à ce sujet que  «c’est la société qui fait de nous hommes ou femmes. Il n’est pas important  d’être   homme ou  femme, le plus important c’est d’être humain».  Les responsables des deux maisons d’éditions, qui ont  revendiqué le fait d’être  des féministes qui défendent les causes féminines, ont confié d’une seule voix qu’elles n’ont pas hésité une seconde pour publier l’ouvrage de Souad Labbize, qui dénonce les différentes formes de violences faites aux femmes et qui peut être un outil pour toutes les femmes qui ont subi de telles violences.n