A l’occasion de la sortie de la deuxième édition de son livre «La genèse de la Kabylie –Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie (1830-1962)» (éditions Barzakh), préfacé par l’historien Gilbert Meynier qui vient de tirer sa révérence, Yassine Temlali a animé une rencontre, vendredi dernier à la librairie L’Arbre à dires.

Il a abordé les différents aspects de son livre : l’histoire de la Kabylie à travers différentes temporalités.

Au cours d’une rencontre, organisée à la librairie L’Arbre à dires à Sidi-Yahia, Yassine Temlali est revenu sur les grandes lignes et chapitres de son ouvrage «La genèse de la Kabylie –Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie (1830-1962)», paru en 2015 aux éditions Barzakh, et dont la deuxième édition vient de sortir. Avant d’aborder les différents aspects de son livre, Yassine Temlali a tenu à rendre hommage à son préfacier, l’historien Gilbert Meynier, soulignant «la grande générosité de cet homme, de cet érudit, qui a non seulement écrit une partie de l’histoire de l’Algérie, mais qui a aussi enseigné sur l’Algérie». Questionné sur son intérêt pour la Kabylie et l’affirmation berbère, l’auteur a expliqué que cela répondait à une double motivation : la première, d’ordre personnel, est relative au fait qu’il soit «né dans une wilaya en partie berbérophone, Biskra». «La berbérophonie était quelque chose de présent. Mais la berbéphonie, dans cette région, à ce moment-là, était vécue comme quelque chose d’un peu honteux, ce n’était pas vécu comme quelque chose qui était affirmé et assumé. Et c’est quelque chose qui s’observe aussi dans l’histoire de l’Algérie indépendante dans les années 1960/70, avant avril 1980. Donc quand je suis allée à l’université de Constantine faire mes études de Lettres françaises, j’ai, pour la première fois été confrontée à une autre berbérophonie que celle que je connaissais, la berbérophonie kabyle qui était différente dans la mesure où à ce moment-là, le mouvement étudiant autonome dans lequel nous étions impliqués, était bien implanté en Kabylie, que même dans les villes non berbérophones il était en grande partie, du moins, animé par des militants originaires de Kabylie», a-t-il expliqué. L’autre aspect de son intérêt est objectif : «C’est l’observation tout à fait objective de cette particularité kabyle dans notre pays. Cette particularité elle est d’abord linguistique, elle est culturelle, et ceci n’a pas besoin d’être démontré me semble-t-il. Le deuxième aspect de cette particularité est politique, politique au sens où il y a un mouvement culturel qui s’est construit de façon patiente, de façon très progressive durant les années 1960/70, et qui a émergé sur la scène politique en 1980, et qui, après, s’est impliqué encore dans d’autres batailles, notamment dans la construction sur le terrain des droits de l’Homme», a-t-il souligné, relevant que l’autre aspect de cette «particularité kabyle» étant «électoral, dans la mesure où il y a quand même un comportement électoral qui distingue un peu la Kabylie», comme le taux d’abstention aux élections. Remontant dans l’histoire, Yassine Temlali a abordé, lors de cette rencontre et dans le livre également, la période précoloniale. Selon lui, deux époques différentes peuvent se dégager : la première est relative aux conquêtes musulmanes, «qui étaient des conquêtes militaires, qui ne s’accompagnaient même pas d’un projet culturel d’arabisation, à certaines périodes ni d’un projet d’islamisation». D’ailleurs, rappelle-t-il, «il est aujourd’hui établi que l’adhésion, la conversion des Berbères n’était pas regardée comme quelque chose de prioritaire». Quant à la deuxième époque, elle concerne la présence ottomane, et dont le début a marqué la fin, selon Yassine Temlali, «de la présence autonome du Maghreb, en tant qu’unité culturelle, linguistique et politique dans l’histoire».

Déconstruire les mythes et les clichés
Aborder cette période d’avant la conquête coloniale a été important pour lui, car «les mythes fondateurs retourn[ai]ent loin dans l’histoire». De ces mythes fondateurs, il a cité ceux Hilaliens et bédouins qui auraient conquis le pays et contraint les Berbères à se retrancher dans les montagnes. «J’aimerais dire à travers ce livre la chose suivante : ce mythe participe d’une vision victimisante des Berbères. Les Berbères comme ils ont construit et établi des Etats indépendants à l’époque préromaine, ils ont aussi établi des Etats réellement indépendants à l’époque islamique, donc les Berbères ont été dominé, politiquement par le royaume musulman, mais ils ont aussi constitué des royaumes indépendants, ils ont joué un rôle important, ils ont participé à la conquête de l’Espagne et de la Sicile. Donc c’est pour sortir un peu de cette vision victimisante dans laquelle les Berbères sont les sujets de l’histoire». Et de rappeler que si Ibn Khaldoun a consacré un livre à l’histoire des Berbères c’est que ceux-ci «avaient conscience de leur existence». Cette conscience et affirmation s’est poursuive durant la période ottomane, durant laquelle la situation était «contrastée», notamment dans les deux régions berbérophones du nord, la Kabylie et l’Aurès. Durant la colonisation française, Yassine Temlali a évoqué la «politique kabyle ou dite kabyle» de la France. Pour lui, si le «mythe kabyle» n’est plus à démontrer, «ce qui est mis en cause et qui est discuté c’est l’existence d’une politique kabyle. On ne peut pas dire qu’il y a eu une politique kabyle qui a visé à faire de cette région une région autonome, complètement différente du reste de l’Algérie, cela n’était pas possible pour la simple raison qu’en France ça ne se passait pas comme ça. En France, les régionalismes étaient écrasés par le Jacobinisme qui estimait qu’il fallait plutôt assimiler qu’à intégrer. En revanche, les éléments d’un traitement particulier de la Kabylie de la part de la puissance coloniale étaient justifiés par la volonté de détacher les groupes Berbères du reste de la population. Il faut dire que cette politique n’a pas réussi puisqu’en 1954, la Kabylie était présente dans la guerre de Libération nationale et qu’avant elle était très importante comme présence dans le mouvement national (Etoile nord africaine, PPA-MTLD)». Remontant plus loin dans l’histoire, il rappellera également la résistance de la Kabylie et la répression «féroce» subie en 1871.

L’avenir de la langue berbère

A la lumière des événements et des problématiques actuels relatifs notamment à la langue et à l’identité berbères, Yassine Temlali a évoqué l’avenir de la langue et la manière dont les questions devraient être envisagées. Il a estimé que «poser la question en Algérie en terme identitaire est un chemin dangereux, parce que les identités sont changeantes, parce qu’elles évoluent, et même les identités religieuses ont changé à travers les âges, les identités linguistiques ont changé.
Donc ne définissons pas les choses en terme d’identité ; les identités sont légitimes quand elles sont individuelles. Moi je me sens ceci ou cela à titre individuel, mais je n’ai pas le droit de définir une identité pour tout le monde, pour l’éternité, dans une constitution.
Et je crois que c’est un faux chemin que nous avons pris dès l’indépendance, et c’est ce chemin qui fait qu’il y a des conflits entre les identités, qu’il y a des gens qui ne se reconnaissent pas dans les identités définies, d’autres qui estiment que telle identité doit prendre le dessus sur telle autre ou avoir une plus large part au sein de la nation, etc. Je crois qu’il faut aujourd’hui, définir les questions en termes concrets». En termes de langue, en posant des questions sur les langues à enseigner «aujourd’hui et dans dix ans», sur le statut des langues étrangères, sur la langue arabe à enseigner (standard, avec des éléments ou non du dialectal…). Sur la langue berbère, Yassine Temlali a indiqué qu’il était temps que cette langue, «reconnue dans la Constitution, enseignée depuis 1995, soit prise en charge et qu’on passe à autre chose, qu’on passe aux éléments concrets sur sa promotion, sur la budgétisation de son enseignement, qu’on se pose de façon concrète la question de son enseignement en dehors des régions berbérophones etc. Moi je verrai plutôt, comme le ferait n’importe quel planificateur linguistique, un sondage national sur la question de la langue à enseigner ; qu’on créé une académie, qu’on commence à élaborer des manuels scientifiques qui seraient acceptés par tout le monde, dans lesquels tous les Berbérophones se reconnaîtraient. Mais qu’on arrête d’utiliser cette question là dans les équilibres politiques, qu’on arrête de l’utiliser comme un réservoir de concessions à faire aux mouvements politiques et sociaux en Kabylie sans jamais réellement concrétiser les promesses constitutionnelles qu’on fait».
D’après lui, la question se pose aussi aux élites politiques et culturelles de la Kabylie, pour donner «un caractère concret» et faire avancer la question. Yassine Temlali, qui s’est demandé pourquoi il n’y avait pas un journal en berbère par exemple, a également cité comme exemple la Catalogne, où un projet de «généralisation de la langue catalane et de décomplexe» vis-à-vis de la langue a été lancé.
Car, relève-t-il «une langue n’existe réellement qu’en étant parlée par ses locateurs, et pas seulement revendiquée à l’Etat». La question se pose, selon lui, aussi bien à l’Etat («il faut être concret, ce n’est pas ajouter un article constitutionnel à la loi de finances, il faut dire que la langue berbère ça coûte ceci pour sa généralisation, qu’il y a besoin de tel nombre de formateurs, etc.») qu’aux gens qui peuvent réfléchir à l’avenir de cette langue.