Ahmed Bedjaoui, directeur artistique du 8e Festival international du cinéma d’Alger dédié au film engagé (Fica), qui a pris fin le 8 décembre dernier, revient dans cet entretien sur ses impressions et le bilan de l’édition de cette année

– qui s’est distinguée par la qualité de ses projections, ses débats et ses rencontres thématique -, comment concilier qualité et contraintes budgétaires, ainsi que l’ouverture du festival vers un public plus jeune à travers des thématiques actuelles et une section « Fenêtre sur court». Entretien.

Reporter : Une semaine après le tomber de rideau du Fica, quelles sont vos impressions sur l’édition de cette année et quel bilan en faites-vous ?
Ahmed Bedjaoui : Pour le moment, on ne peut faire qu’un pré-bilan qui est la réussite de cette édition avec une forte présence du public tout au long du Festival et des œuvres de qualité qui ont suscité les débats et la réflexion sur la notion d’engagement. Il y a aussi eu beaucoup d’échanges de qualité entre les professionnels et le public, soit après les projections, soit durant les tables rondes, ou lors de la conférence de Jean-Claude Carrière. C’est cela aussi la véritable dynamique de cette manifestation, les rencontres humaines qui créent une émulsion autour de la thématique de l’engagement. La plus-value de ce festival, c’est qu’il regarde le monde. Quand vous avez un film sur le Brésil, sur le Vietnam, sur l’Equateur ou sur différents pays africains, cela signifie que ce sont des regards qui nous viennent du monde entier et que le monde regarde aussi ce festival. Cette année, l’engagement a également été du côté des cinéastes et des producteurs qui voulaient absolument passer dans ce festival. Avant, quand cette manifestation n’était pas très connue, c’est nous qui courions derrière eux pour avoir les films. Maintenant, sa crédibilité et son renom font que les gens se sont battus pour que leurs films y soient présents. Nous en sommes à la huitième édition, notre ambition est toujours d’apporter une valeur ajoutée et surtout monter en puissance.

L’Afrique et l’ancrage africain de l’Algérie étaient fortement présents. Pourquoi ?
Il était important que le regard soit également porté sur l’Afrique. Surtout dans le contexte actuel que nous traversons. Prenons l’exemple du documentaire de Cheikh Anta Diop qui a remporté le grand prix section documentaire. Cheikh Anta Diop est un homme exceptionnel qui est la mémoire de l’Afrique. Ce documentaire nous a rappelé qu’il a défendu une thèse qui était « l’Afrique ce n’est pas la négritude », l’Afrique c’est la libération et l’émancipation, car la négritude couvre parfois le néocolonialisme. Il s’est réapproprié l’Afrique, dont les traditions ont été volées par les Européens. Cette thèse d’émancipation, c’est l’approche que défend aussi l’Algérie dont Cheikh Anta Diop était très proche. Aujourd’hui, il y a une continuité dans le travail de réappropriation de la culture auquel le Fica, dédié au film engagé, peut contribuer modestement.

Au-delà de la réappropriation de la mémoire, les œuvres africaines ont également posé des problématiques d’actualité…
En vérité, chaque film projeté est une véritable anthologie sur un thème précis. Prenons l’exemple du documentaire congolais « Maman Colonelle », qui parle des femmes agressées dans les guerres, dont personne ne s’occupe. A travers le combat de cette femme, qui est un personnage extraordinaire, nous avons une idée de l’ampleur des traumatismes causés aux femmes dans les conflits africains et ailleurs aussi. La femme, c’est toujours celle qui souffre le plus, donc à travers cette réalisation, ce sont toutes les femmes qui sont honorées. La problématique du saccage de l’environnement et celle brûlante d’actualité de l’exploitation du gaz de schiste ont aussi été abordées dans le film burkinabé la « Forêt de Niollo ». Citons aussi le film « A United Kingdom» du Royaume-Uni, qui relate une histoire peu connue de l’un des premiers mouvements d’émancipation d’un peuple à qui on faisait croire qu’il était indépendant parce qu’il avait des rois locaux. Tout d’un coup, un jeune roi, qui allait succéder, a refusé ces lois. Il voulait sa liberté. Et le Botswana est le premier pays qui a mené une lutte d’émancipation dans la région anglophone, qui reste un modèle économique au jour d’aujourd’hui. J’ajoute qu’à travers ce film dédié à l’histoire du premier président de Botswana, c’est aussi une façon de montrer à notre public algérien qu’il n’y a pas que la partie francophone de l’Afrique, mais il existe d’autres luttes et d’autres situations. C’est une façon de dire aussi que cette Afrique-là, au-delà de ses souffrances et stigmates, est un continent multilinguistique et multiethnique. Notre Afrique possède des caractères culturels civilisationnels très riches et multiples. L’Algérie est la porte étroite qui mène vers l’Afrique, tel que l’avait souligné De Gaulle déjà à son époque. Nous sommes des Africains et il est important que nous portons notre regard sur ce continent qui est le nôtre.

Quelle a été votre démarche pour la sélection des œuvres projetées lors de cette édition ?
C’est un festival modeste qui doit avoir du sens. Notre objectif est d’avoir une sélection très pointue. Il y a de grands festivals qui présentent trois cents films, mais le public n’en retient que quatre. Nous, nous présentons vingt films et le public en retient cinq ou six. On visionne dix films pour en retenir un seul. Si vous prenez vingt films, ça fera un compte de 200 films que nous visionnons durant toute l’année, c’est un travail constant. Pour la prochaine édition, cela veut dire que dès janvier 2018, nous allons commencer à regarder des films. Nous avons déjà mis de côté quelques-uns qui sont potentiellement sélectionnables. Nous n’avons pas pu avoir certains, car il manque des sous-titrage en français. Nous allons essayer d’obtenir des aides pour les faire sous-titrer. Je citerais à ce sujet l’exemple d’un film colombien magnifique, sur une femme sergent, une combattante de la paysannerie qui a lutté contre un régime d’ultra droite.

Cette année, le public est venu en force pour assister aux projections, et notamment beaucoup de jeunes. Comment pensez-vous leur transmettre le sens de l’engagement ?
Quand vous voyez une salle pleine et des gens assis sur les escaliers, dont beaucoup de jeunes… J’ai vu un petit garçon venu avec sa famille qui applaudissait, c’était très émouvant. Ce sont des générations qui se suivent et qui sédimentent cet événement qui est avant tout puissant par son public. Au départ, quand nous avons lancé ce festival en choisissant l’axe de l’engagement, nous avons eu un public un peu nostalgique d’un âge avancé qui venait assister à des films politiques. On nous posait toujours la question c’est quoi l’engagement ? Nous avons parlé et nous avons expliqué ce sens. Aujourd’hui, je pense que le message est passé, mais après quatre ou cinq d’éditions, nous avons eu des jeunes qui sont venus et ont compris que l’engagement n’est pas seulement politique, mais plutôt un engagement envers l’être humain. Et que là où l’être humain est malmené, il faut en parler et le dénoncer. Nous avons gardé notre ancien public que nous voyons toujours présent dans les salles et gagné un public de plus en plus jeune. Aujourd’hui, notre satisfaction pour la huitième édition est de constater que la majorité du public sont des jeunes, une grande conquête pour nous.

Est-ce justement pour conquérir cette jeunesse que vous avez organisé, pour la première fois, des projections de courts-métrages avec des jeunes cinéastes et réalisateurs ?
Nous avons ouvert une fenêtre sur le court-métrage pour voir comment ça allait se passer. Ce festival, c’est beaucoup de découvertes. Avec la commissaire du festival, Mme Yahi, on s’est dit que c’est aussi une découverte des jeunes talents. Pourquoi ne pas aller à la recherche de ces derniers ? On aimerait beaucoup faire une section courts-métrages complète, mais cela suppose une autre salle. Nous avons déjà 20 films qui passent en deux séances, à la Cinémathèque et à El Mougar, si on veut projeter des courts-métrages, il nous faudra un troisième lieu, et cela veut dire beaucoup de moyens, c’est aussi multiplier les frais.

Comment avez- vous trouvé des solutions face aux contraintes budgétaires de cette édition ?
Nous avons réduit certaines choses, mais pas sur la qualité du festival. Cette année, nous avons eu le soutien du ministère de la Culture et d’ambassades, comme celles de Russie, du Royaume-Uni, de Cuba et du Brésil. Elles ont été sensibles à l’engagement du Fica et aussi en tant que représentants du corps diplomatique accrédité en Algérie, que c’était bon en termes d’images et de vitrine pour leurs pays, pour mon pays. Mais le fait est que nous avons dû aussi renoncer à des films qui nous plaisaient beaucoup mais qui étaient très chers car on nous a demandé des droits au montant astronomique. C’est dans ce sillage, qu’un jour, avec la commissaire du festival et le staff d’organisation, nous avons décidé de ne prendre que les films dont on nous offrait les droits. C’est un festival engagé, nous demandons également aux réalisateurs de s’engager avec nous. Nous avons aussi eu des obstacles. Des cas inquiétants de cinéastes, y compris algériens, qui nous disent qu’ils ne peuvent pas venir car ils ont signé un accord d’exclusivité avec Dubaï. Ce qui est totalement faux, il n’existe aucune loi qui oblige un film fait dans un pays de ne pas participer à un festival et d’attendre de passer d’abord dans un autre pays. Dubaï dit qu’on peut voir ces films partout, mais pas dans les pays arabes. Certains pensent que si leur film passe en Algérie, il gênera alors sa candidature au Festival de Berlin et, au bout du compte, il est ni à Berlin ni à Venise. Ce qui est dommage.

Justement, qu’elles sont vos attentes au niveau du financement du Fica ?
Nous attendons à un moment donné une reconnaissance qui atteigne le sommet des décideurs et qu’on prenne conscience que ce festival est l’image de l’Algérie. Il a du renom auprès du public et de certaines ambassades amies, qui viennent spontanément nous demander de nous aider, en amenant les films et les invités. Quand vous avez une personne comme Jean-Claude Carrière, qui est convié à animer pour deux cents mille dollars une conférence aux Etats-Unis et qui vient chez nous spontanément, car il dit qu’il aime ce festival, c’est un honneur et une grande leçon d’engagement. Evidemment, à un moment donné, il faut des moyens, il faut faire en outre avec la politique de ses propres moyens. C’est ce que nous n’avons pas. Nous essayons de garder le même niveau malgré cette contrainte. Cette année, nous avons été gênés financièrement, alors avec la commissaire du Fica, Mme Yahi, nous avons vu qu’on avançait avec difficulté, notre priorité était de maintenir le niveau.

Et quelles sont vos perspectives pour le financement de la prochaine édition, dont vous avez déjà l’engagement préalable du ministère de la Culture plaçant le Fica parmi la liste des festivals prioritaires ?
Il faut que les gens comprennent. Nous ne voulons pas jouer avec le feu et arriver au point de rupture, mais qu’on nous donne les moyens de notre politique pour atteindre nos objectifs. Le Fica n’est pas un festival féru de paillettes ou qui dépense de l’argent n’importe comment. Nous sommes tous plus ou moins des volontaires. Mais il faut être conscient que quand il faut avoir des choses de qualité, cela a un prix. Nous acceptons ces restrictions budgétaires et que tout le monde doit se prendre en charge. Déjà l’année dernière, nous n’avons pas eu de financement et cette année nous avons eu besoin d’aide alors nous sommes allés à la recherche de sponsors. Le secteur public a répondu mais le secteur privé non. Si aussi on veut faire une section courts-métrages qui on vaut la peine, il nous faut des moyens. Il faut aujourd’hui penser à cette jeune génération. Nous avons des talents que nous devons accompagner. Ce festival est sans doute celui qui a apporté les preuves de ses capacités à faire émerger des talents et les faire reconnaître et aussi apporter à l’Algérie une voix et une reconnaissance par lesquelles on dira que demain, il y aura un marché du cinéma qui va renaître puisque le public se précipite dans les salles. On ne peut plus dire que le public délaisse les salles. Il faut juste lui donner une bonne qualité et de bonnes conditions de projections. C’est une chose sur laquelle nous travaillons à l’échelle internationale. Nous, nous continuerons à nous battre et à nous sacrifier pour que ce festival continue d’exister.