L’expérience algérienne dans le domaine de la formation musicale a été au centre d’une rencontre-débat, organisée dans le cadre de la 4e édition des Journées nationales de musique classique de Batna, qui prendront fin aujourd’hui à la Maison de la culture.

Une occasion de donner un aperçu historique sur le parcours semé d’embûches de création des instituts de formation musicale, leur histoire et leurs acquis.
Les soirées musicales des quatrièmes Journées nationales de musique classique de Batna ont été interrompues, en raison du deuil national décrété à la suite de la catastrophe aérienne survenue le 11 avril. Cependant, comme la période de deuil devait prendre fin hier, et même si les cœurs sont encore chargés d’émotion, la clôture de l’événement est maintenue aujourd’hui à la Maison de la culture. Mercredi matin, loin de se douter encore de l’ampleur du drame, les organisateurs de ces Journées, qui ont débuté le 9 avril, ont prévu une conférence-débat portant sur «L’expérience algérienne dans le domaine de la formation musicale». Tenue à l’Institut régional de formation musicale (IRFM) de Batna, et animée par Mokhtar Doulache, enseignant à l’INSM, et Moncef Hasnaoui, directeur de l’IFRM de Bouira, cette rencontre, ponctuée par des témoignages d’enseignants présents dans la salle, a été une occasion de revenir sur le parcours et l’évolution des instituts de formation musicale, les difficultés dans leur mise en place et leur situation actuelle. Le Dr Moncef Hasnaoui a indiqué qu’au lendemain de l’indépendance du pays, le Secours national algérien (SNA), sorte d’ancêtre des instituts de formation et qui fonctionnait comme une association, a été créée pour prendre en charge les enfants, notamment ceux des chouhada. Ce SNA, dont M. Hasnaoui a fait partie, permettait aux enfants une scolarisation mais il n’était pas une école dans le sens qu’on lui donne aujourd’hui. Moncef Hasnaoui a signalé que le Théâtre national algérien, alors dirigé par Mustapha Kateb, a lancé une opération, celle de créer des écoles incarnant chaque discipline représentée dans la troupe artistique du FLN. Ainsi, une école de musique dépendant du TNA a été créée. Pour trouver des élèves pouvant recevoir un enseignement musical, cette école s’est tournée vers le SNA (qui a disparu au début des années 1980). «Le TNA a proposé une convention avec le SNA. A l’époque, ils ont tenté de combler un vide, mais cette expérience a été bonne et 200 élèves venant de toute l’Algérie ont fait partie de cette école», souligne M. Hasnaoui. Et d’ajouter : «On a ramené des enseignants de France notamment, qui aimaient l’Algérie et étaient très bons. Parmi eux comptaient des anciens militants de la cause algérienne et qui voulaient construire quelque chose. On a commencé à étudier même si on n’avait pas idée de ce qu’était la musique. Et, malgré les conditions difficiles, on avait une grande volonté d’apprendre». Cependant, en 1969, l’armée a souhaité récupérer l’espace qui abritait l’école et qui était situé aux Dunes. «Temporairement, Mustapha Kateb nous a emmenés à Bordj El Kiffan, au niveau de l’Ecole de danse et des arts dramatiques, puis dans une école des Pères Blancs qui étaient vides au niveau de Notre Dame d’Afrique», rappelle-t-il. N’étant pas au bout de ses difficultés, l’école rencontrera un autre problème en 1970, avec le ministère du Travail qui a voulu la diriger. «Nous, étudiants, avons fait grève. Mustapha Kateb nous a ramenés des bus à Bologhine, on est sortis de l’école avec nos affaires, et on a pris les bus à Bordj El Kiffan. Puis Mustapha Kateb s’est entendu avec l’armée, qui lui a prêté une caserne à Boudouaou. La caserne est devenue comme une école et on l’a appelé lycée», se souvient Moncef Hasnaoui, qui a quitté cette école en 1971. Cette année-là marquait le début d’une nouvelle phase dans l’enseignement musical et l’arrivée d’une nouvelle génération.

Aller vers «une réforme dans la formation»
A Boudouaou, l’école a connu une stabilité, jusqu’en 1973, où elle a dû changer de lieu car l’armée a voulu récupérer sa caserne. «On a déménagé à l’Institut national de musique, qui n’était pas à l’époque spécialisé dans la formation. C’était un centre de recherche dans le domaine du patrimoine et sa préservation, mais on nous y a emmenés», signale M. Hasnaoui. Malgré le «vide juridique, la notion d’école a commencé à germer en 1970», selon Mokhtar Doulache. «Il y avait, affirme-t-il, une volonté politique du ministère de la Culture de créer une école de formation musicale. Après l’Indépendance, il n’y avait pas de lois, pas de moyens ; il y a eu les moyens grâce à l’Union soviétique qui a envoyé des professeurs dans les années 1970. A ce moment-là, il y a eu la mise en place d’un programme musical, avec l’entrée avec la 6ème sur concours». Au cours de cette deuxième étape, les échanges avec l’Union soviétique se sont aussi traduits par des «bourses de coopération». «Entre 1986/87, il y a eu un retour en force» de personnes ayant bénéficié de ces bourses, mais ils n’avaient pas de statuts encore à ce moment-là. Selon M. Doulache, à partir de 1992, on peut parler d’une «autre étape». Durant la période de terrorisme, la démarche de ces écoles de formation a changé, puisqu’aussi bien les politiques que les enseignants ont pris conscience de la nécessité de «protéger le jeune Algérien par la culture». «Les politiques ont décidé de fonder et de créer environ 11 instituts de formation et des annexes», indique M. Doulache. Cette «stratégie nationale» a permis à cet établissement d’arracher de nouveaux acquis, dont des statuts pour les enseignants et les instituts. D’après Moncef Hasnaoui, «le 12 mai 1992 est sorti le premier décret d’institution de quatre instituts : Alger, Bouira, Batna et Oran». Cependant, «on n’a pas eu d’argent jusqu’en 1994 où ils ont pu donner un budget de 290 millions (de centimes) à l’époque. Avant 1994, on travaillait bénévolement», signale-t-il. Même si l’année 1994 marque le début d’une troisième étape, avec des statuts, des lois et des programmes, ces établissements et les enseignants ont été confrontés à un autre problème : «Les gens ne venaient pas étudier» par peur. «On travaillait aussi dans la rue pour convaincre les enfants de nous rejoindre, et les parents de ramener leurs enfants», se souvient encore M. Hasnaoui, qui a indiqué qu’au même moment, un travail de mise en place de lois afin de protéger le domaine était en cours : «Après le décret d’institution, on a eu un autre décret précisant les statuts des instituts régionaux. Puis on a attendu longtemps les décrets d’application». Moncef Hasnaoui a, par ailleurs, évoqué la section (amateur) de formation des enfants, ayant permis la formation de plusieurs enfants, qui existe jusqu’à aujourd’hui mais «il n’y a aucune loi qui prouve qu’elle existe».
Au cours du débat avec le public, les intervenants sont revenus les diplômes des IFRM, qui ne permettent pas aux étudiants diplômés d’enseigner, de travailler dans l’éducation nationale, et auxquels l’accès se fait avec la 4ème année moyenne («pour six ans de formation»). Si le diplôme des IRFM est reconnu, «il y a eu une réforme de l’éducation qui exige le LMD pour le recrutement des enseignants. Le ministère de la Culture n’a pas suivi». Cependant, il y a lieu de mentionner que l’INSM délivre un diplôme supérieur car l’accès à cet institut se fait avec le BAC. Pour Mokhtar Doulache, «l’INSM ouvre les portes de l’éducation nationale donc à l’enseignement». Si les étudiants ont du talent, les professeurs la motivation, une «réforme dans la formation» semble nécessaire, pour aller vers davantage de qualité et surtout de modernité, avec un programme qui répond aux impératifs de l’époque.