S’il y a un leader dont le moindre geste et la moindre parole sont à observer au sommet des pays les plus riches de la planète, le G20, qui se déroule depuis hier mardi et jusqu’à demain mercredi à Bali en Indonésie, c’est bien le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane (MBS).

Par Halim Midouni
Les raisons de l’intérêt porté à celui qui dirige de facto le royaume sont deux essentiellement : la première se rapporte à la relation entre Ryad et Washington, un bilatéral qui a connu durant ces derniers mois un net refroidissement sur fond de mésentente des deux parties sur la question énergétique et du marché pétrolier.
En juillet dernier, la flambée des prix de l’énergie avait poussé le président américain Joe Biden à se rendre en Arabie saoudite, malgré sa promesse de traiter le royaume en «paria» après l’assassinat en 2018, en Turquie, du journaliste Jamal Khashoggi par des agents saoudiens. Il devait obtenir de MBS et des dirigeants du royaume qu’ils augmentent leur offre pétrolière pour faire baisser les cours. Sans succès.
En octobre d’après, la décision de Ryad, en tant que chef de file de l’alliance des pays producteurs de pétrole, Opep +, de pousser à la baisse de la production de brut, a rendu plus sombre le climat des relations avec Washington.
A la Maison Blanche comme dans tous les milieux politiques agissants aux Etats-Unis, on n’a pas cessé de fustiger le choix de l’Arabie Saoudite à mettre davantage le marché pétrolier sous tension et faire le jeu de la Russie, autre chef de file de l’OPEP+, dans sa guerre contre l’Ukraine et sa riposte par l’arme énergétique aux sanctions occidentales.
Selon la Maison Blanche, aucune rencontre bilatérale n’est prévue entre les dirigeants saoudien et américain. Un signe que les relations de ces deux pays considérés comme des partenaires «stratégiques», liés entre autres par la logique de «pétrole contre sécurité», ne se sont pas améliorées. Il n’empêche que d’autres indicateurs et d’autres signaux peuvent apparaître lors de ce sommet du G20. A suivre, donc.
La deuxième raison se rapporte à l’effort politique et diplomatique manifeste de l’Arabie saoudite – une tendance qu’on observe depuis une décennie au moins – à se rapprocher des grands pays – et donc des grands marchés – asiatiques. Après le G20, MBS devrait entamer une importante tournée dans la région.
Ce voyage, selon Umar Karim, un spécialiste de la politique saoudienne à l’Université de Birmingham interrogé par l’AFP, «vise à renforcer la coordination avec les marchés énergétiques en Asie, mais aussi à montrer au monde occidental, essentiellement aux Etats-Unis, que l’Arabie saoudite ne manque pas d’options en termes de partenariats».
Selon, l’agence de presse saoudienne SPA, MBS doit se rendre dans «des pays asiatiques», sans précision de ses destinations. Mais d’après les médias sud-coréens, le prince héritier devrait faire escale en Corée du Sud pour une rencontre avec le monde des affaires. Puis participer au forum de la coopération économique Asie-Pacifique à Bangkok, d’après des journaux saoudiens et des pays du Golfe.
Avec les dirigeants asiatiques qu’il va rencontrer au forum Asie-Pacifique, MBS devrait évoquer avec eux des projets visant à faciliter les exportations vers l’Asie, comme des raffineries ou des installations de stockage, affirme pour l’AFP Kaho Yu, spécialiste du secteur énergétique en Asie à la société d’évaluation des risques Verisk Maplecroft.
Equilibrer les relations avec les puissances mondiales
Pour cet expert, «il ne s’agit pas seulement d’acheter du pétrole à l’Arabie saoudite. Il s’agit de développer la coopération sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. L’Arabie saoudite pourrait également s’associer à des pays asiatiques sur des alternatives au brut. Lundi 14 novembre, le géant pétrolier Saudi Aramco et la compagnie publique indonésienne Pertamina ont annoncé leur intention «d’explorer une collaboration» dans les domaines de l’hydrogène et de l’ammoniac.
Pendant la dernière décennie, rappellent les analystes, les principaux clients du brut saoudien ont été la Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Inde. Par conséquent, les responsables saoudiens ont poussé pour le développement des liens avec les pays d’Asie bien avant que Mohammed ben Salmane ne soit désigné prince héritier il y a cinq ans, souligne Aziz Alghashian, un expert de la politique étrangère saoudienne. «Le marché et une politique étrangère saoudienne axée sur l’économie ont amplifié cet intérêt pour l’Asie», ajoute-t-il.
Fait important à signaler, la tournée asiatique de MBS intervient avant une visite en Arabie saoudite du président chinois Xi Jinping prévue en décembre prochain. Selon de nombreux observateurs occidentaux et non occidentaux, le développement de liens plus solides avec la Chine envoie le signal le plus fort possible d’une volonté de Ryad d’équilibrer ses relations avec les puissances mondiales, en adoptant la politique de «L’Arabie saoudite d’abord». Cela en dépit de la forte dépendance du pays, confronté selon ses propres dirigeants au «péril iranien», le grand rival géopolitique de la région, aux Etats-Unis en matière de défense et de sécurité ; et ce depuis la Seconde guerre mondiale.
Pour Torbjorn Soltvedt de Verisk Maplecroft, autre expert cité par l’AFP, les Saoudiens «sont toujours très dépendants des Etats-Unis en matière de sécurité, mais ils montrent qu’ils explorent d’autres relations stratégiques, essayant peut-être progressivement de devenir moins dépendants des Etats-Unis». «Il est très important pour les Saoudiens de montrer qu’ils ne prennent pas parti» dans la lutte de pouvoir entre la Chine et les Etats-Unis, estime Umar Karim. D’après lui, en politique étrangère, Ryad veut être un «acteur à part entière, et non un laquais ou un acolyte d’une grande puissance». n