«Fi Aaniya» (Regarde-moi) du Tunisien Néjib Belkadhi
est en compétition au 2e Festival du cinéma méditerranéen de Tunisie, Manarat.
«Fi Aaniya» (Regarde-moi) du Tunisien Néjib Belkadhi est certainement le premier film maghrébin à s’intéresser à l’autisme où cette maladie qui isole l’homme de son milieu. Tout le monde a en mémoire le célèbre «Rain man» de l’Américain Barry Levinson qui, en 1988, a traité d’une manière admirable de la question avec en vedette Dustin Hofman dans le rôle de Raymond Babbitt, frère autiste de Charlie Babbitt (Tom Cruise). Néjib Belkadhi, révélé en 2006 avec le documentaire «VHS Kahloucha», s’est inspiré pour son nouveau long métrage de l’Américain Timothy Archibald qui a consacré une série de photos «Echolilia» à son fils autiste Elijah. Le photographe a tenté de comprendre l’autisme en suivant le comportement de son fils pendant des années. Dans «Regarde-moi», Lotfi (Nidhal Sâadi) tente de comprendre puis de suivre son fils Youssef (Idryss Kharoubi) en prenant des photos par son smartphone qui souvent se décharge au bon moment. Il achète alors une caméra. Il enregistre presque tout, mais n’arrive toujours pas à capter son regard. L’enfant turbulent et instable refuse de voir son père dans les yeux. Il n’est attiré que par les lumières colorées. Pour se rapprocher de son fils, Youssef – qui est revenu en Tunisie après avoir abandonné Sara, son épouse –, Lotfi met deux petites lampes sur ses yeux. Cela amuse l’enfant qui n’a en réalité jamais connu son père. C’est l’une des plus belles scènes du film.

Comment vivre avec un être différent ?
Lotfi, soutenu par son frère, doit surmonter les pressions de sa famille et de sa belle-soeur Khadidja (Sawsen Mâaledj) qui veut que Youcef soit mis dans un centre de prise en charge psychiatrique. Lotfi, qui attend un bébé de sa copine française Sophie, restée à Marseille où il est installé, ne sait plus s’il doit continuer à apprendre à Youssef la manière de «communiquer» avec son monde où revenir en France. Lotfi refuse l’idée que son fils soit considéré comme «un malade mental». Il découvre dans la foulée son sentiment paternel. En Tunisie, comme dans tout le monde arabe, l’autisme est presque un tabou. Les familles en souffrent et les pères ont souvent tendance à abandonner leurs enfants autistes. Le film a donc voulu évoquer cette question en explorant l’idée de la relation père-fils qui, elle aussi, est perturbée, mais également celle de la différence. Comment vivre avec un être différent? Comme l’accepter en tant que tel? Lotfi a tenté de montrer la voie. Péniblement. «Regarde-moi», qui se rapproche du drame psychologique, peut toucher par sa tendresse et agacer quelque peu par son excès de vouloir provoquer l’émotion, mais, dans l’ensemble, le film suggère plusieurs pistes de réflexion sur le père, l’image, le fils, le regard de l’autre, l’acceptation, la tolérance et la responsabilité parentale. Le réalisateur a fait appel à un musicien en vogue actuellement en Tunisie, Ghoula (Wael Jegham), pour illustrer une belle séquence du film et suggérer tant le caractère contemporain de son histoire, mais également son ancrage social. Ghoula, qui s’est fait connaître avec une drôle de chanson «Hlib el ghoula» (le lait de l’ogresse), mélange dans ses compositions la musique électro et les sonorités traditionnelles maghrébines. Depuis sa sortie, fin 2018, «Regarde-moi» a eu grand succès en Tunisie parce qu’il aborde pour la première un sujet resté en marge. En rencontrant le public de la salle Al Alhambra, à El Marsa, Néjib Belkadhi a parlé d’expérience enrichissante. «Expérience touchante et importante pour mon parcours de réalisateur», a-t-il dit. Le réalisateur a pris le soin de bien se documenter avant de se lancer dans l’écriture du scénario «qui a pris plusieurs années». «Regarde-moi» a été sélectionné et parfois primé dans plusieurs festivals comme à Toronto, Marrakech et Carthage.F. M.