Par Nadir Kadi
Le professeur Ali Mebroukine, spécialiste en droit pénal des affaires, a appelé hier le gouvernement à engager une réforme des politiques économique et fiscale du pays. L’expert des questions économiques, invité sur les ondes de la radio Chaîne III, part notamment du constat «dangereux» de l’augmentation de la dette publique interne, prévue à près de 63% du produit intérieur brut en fin d’année 2021. Une situation qui devrait imposer des solutions impopulaires, mais nécessaires, explique Ali Mebroukine : «Cela conduira le prochain exécutif à engager des réformes importantes. Mais elles devront être expliquées à la population et à la représentation nationale.» En clair, appelant à «se libérer de la tutelle des hydrocarbures», il estime que ce processus aura immanquablement des conséquences sur la vie quotidienne des citoyens : «Il faudra que les Algériens prennent conscience qu’une certaine période est révolue (…) Nous vivons au-dessus de nos moyens, cela ne peut durer indéfiniment (…) Que l’on ne croit pas que l’embellie des prix du pétrole va apporter à l’Algérie les finances dont elle a besoin.»
En ce sens, le professeur Ali Mebroukine, qui estime que l’image d’une «Algérie, pays riche» est aujourd’hui fausse, a fait savoir que la réforme du pays devra passer par une série de mesures «rationnelles» tout en s’écartant de pratiques qui ont montré leur inefficacité. Ainsi le professeur Ali Mebroukine a notamment appelé à «mettre fin à la dérive budgétaire, il faut rationaliser les dépenses publiques, le Président de la République et le Premier ministre l’ont dit».
L’une des principales recommandations est en ce sens d’ordre politique : «Pourquoi sommes-nous obligés de voter une loi de finances chaque année (…) On pourrait adopter des plans pluriannuels qui nous contraindraient à ne pas dépasser un certain seuil en termes de finance publique.» L’invité de la radio ajoute ici que «la logique des lois de finances annuelles ainsi que des lois de finances complémentaires encouragent les dépassements de budget».
Et dans la même logique, le pouvoir politique devrait éviter le recours excessif aux «grands projets», explique en substance Ali Mebroukine, pour qui ce type de chantiers publics monumentaux serait des gouffres financiers en Algérie. «Il faut arrêter la politique des grands projets, ils ont souvent été réalisés à des coûts exorbitants.» Quant au financement des entreprises publiques, l’invité de la Chaîne III a appelé à suivre la logique économique dans toute sa rigueur : «C’est peut-être un tabou, mais est-ce que des entreprises publiques peuvent continuer à être financées comme elles le sont depuis une quarantaine d’années ?» Et plus globalement, c’est l’ensemble de la politique fiscale, des particuliers et des entreprises qui devrait être réformé, selon le spécialiste : «Il faudra revoir les exonérations fiscales (…) Je crois que le moment est venu de faire une évaluation de tous les avantages que l’Etat a consenti aux investisseurs nationaux ou étrangers.»
Expert économique qui appuie son propos en comparant le volume des dépenses aux résultats sur le pouvoir d’achat des Algériens. Le professeur Ali Mebroukine déclare : «Le pouvoir d’achat des Algériens est malmené depuis plus de deux ans.» Et l’une des principales causes serait ici le système d’évaluation de la monnaie adopté par l’Algérie : «En ce qui concerne la valeur du dinar, le pays a opté pour un système flottant administré (…) La Banque d’Algérie adapte le taux de change par rapport aux autres monnaies, notamment celles de nos fournisseurs et clients». Or, Ali Mebroukine explique que «le taux de change est surévalué (…) Le ministre des Finances explique que pour avoir un dinar fort, le pays devra créer de la richesse et exporter. Autrement, on peut assurer que le dinar restera faible et cela impactera le pouvoir d’achat des catégories modestes et la classe moyenne».
Se montrant toutefois positif pour les années à venir, en expliquant que les prévisions de rebond économique sont favorables, «que ce soit la Banque mondiales ou d’autres institutions, elles considèrent que la croissance repartira en 2022 (…) notre ministre parle de 4% et les chiffres de la BM ne sont pas très loin de cela». Il a également été expliqué hier que toute réforme de la politique économique devrait aussi passer par l’encouragement des investissements étrangers. Le professeur Ali Mebroukine, qui a posé la question de l’attractivité de l’Algérie, a estimé que le problème était ici circonstanciel en apparence, mais plus profondément juridique : «Le pays est boudé à cause de l’instabilité politique depuis 2019. J’espère qu’après l’élection de la nouvelle Assemblée, puis l’élection locale à l’automne, l’Algérie sera perçue comme un pays qui a parachevé son édifice institutionnel.» Le principal obstacle à surmonter réside en ce sens au niveau de la clarté et de l’application de la législation : «Je crois qu’il faut aussi avoir un discours ferme et lisible et donner des gages sur la stabilité juridique (…) Cela ne veut pas dire que l’Etat s’interdit de modifier des textes qu’il jugerait inefficaces, mais que les textes qui sont publiés soient réellement appliqués (…) et sans interférences de circulaires qui prennent des libertés avec la loi.»