Un an après la crise des « gilets jaunes », la France doit faire face à un nouveau conflit, lié cette fois à la réforme des retraites. Plus de quarante-cinq jours de conflit -un record- ponctués par des manifestations à répétition, et surtout par de graves perturbations du système des transports publics, notamment dans la région parisienne.

RAPHAËL HADAS-LEBEL / In Project syndicate
Il n’y aura même pas eu de trêve pour Noël et les fêtes de fin d’année. Pour les deux sociétés nationales concernées, celle des chemins de fer (SNCF) et  celle du métro et bus parisiens (RATP), les pertes cumulées dépassent le milliard d’euros. Le manque à gagner est lourd pour plusieurs secteurs de l’économie française. La grève a cessé dans le secteur des transports, mais le conflit n’est pas encore achevé. A l’origine de ces perturbations, la protestation contre l’ambitieux projet d’Emmanuel Macron tendant à la refondation du système français de retraites. De fait, l’architecture actuelle du système des retraites est caractérisée par une multiplicité de régimes utilisant des techniques de calcul de droits différents et des paramètres encore plus variés, surtout si l’on y inclut les régimes de la fonction publique et une douzaine de régimes spéciaux, encore plus dérogatoires, en vigueur notamment dans les entreprises publiques de transport en commun. Aboutissement d’un long processus historique d’extension de la protection de vieillesse, le système français, dont les principes ont été mis en place au lendemain de la seconde guerre mondiale, est organisé en régimes structurés sur une base socio-professionnelle. Il en résulte une inévitable complexité et bien des inégalités de situation. Le nouveau système proposé par le gouvernement, sur la base des engagements électoraux d’Emmanuel Macron, est particulièrement audacieux. Il ne revient certes pas sur le principe de la retraite par répartition, fondé sur la solidarité entre générations, et selon lequel les prestations de retraite d’une année donnée sont financées par les cotisations sociales prélevées la même année sur les salariés en activité.  Il maintient l’âge d’ouverture des droits à la retraite, fixé depuis 2010 à 62 ans. De même, le nouveau système ne devrait pas faire baisser le poids élevé -nettement plus élevé qu’ailleurs en Europe- des retraites dans le PNB français, soit environ 14 %. Mais la réforme proposée, dite « systémique », est profondément différente de toutes les réformes précédentes, qui visaient surtout à équilibrer financièrement le système par des mesures dites « paramétriques ». Elle conduit à la mise en place d’un système universel dans lequel, selon le propos du Président, « un euro cotisé doit donner les mêmes droits à tous ». Ainsi, les mêmes règles devraient s’appliquer à tous les actifs, quels que soient leur profession ou leur statut : salariés du privé, fonctionnaires, salariés des entreprises publiques, agriculteurs, membres de professions indépendantes, élus politiques et jusqu’au président de la République. Le même niveau de cotisation est  prévu pour la totalité des revenus jusqu’à 120000 € par an, une pension minimale de 1000 € étant prévue pour une carrière complète au salaire minimum. La réforme implique évidemment la suppression progressive des régimes spéciaux, qui permettent à certains salariés des chemins de fer et du métro, dont certains peuvent prendre leur retraite près de dix ans plus tôt que dans les régimes de droit commun. Au nom de l’égalité, le principe de cette suppression est un point sur lequel le gouvernement reste très ferme. Il a en particulier refusé la « clause du grand-père », qui aurait renvoyé l’application de la réforme aux seuls nouveaux embauchés. Il a toutefois accepté une transition très progressive, au point que 60 % de salariés actuels de ces entreprises ne seront pas concernés par la réforme. Emmanuel Macron a incontestablement fait le choix d’une solution extrêmement ambitieuse. Il aurait pu se contenter d’une fusion partielle des régimes, limitée au seul secteur privé, ou encore aux seuls régimes de base. Le principe d’universalité retenu conduit en fait à la fusion à terme de tous les quarante-deux régimes existants – de base et complémentaires, privés et publics – en un seul système. De l’avis général, un régime en points apparaît en principe plus lisible, dans la mesure où tout droit à pension, accordé en contrepartie de cotisations, donne lieu à un supplément de pension, ce qui n’est pas toujours le cas dans les régimes en annuités. Dès lors, ce système favorise la mobilité professionnelle, plus conforme aux réalités du marché du travail. Il permet aussi d’intégrer de manière plus transparente, grâce à l’affectation de points supplémentaires, les dispositifs de solidarité, tels que les droits liés à la famille , aux périodes de chômage  ou aux minima de pension. Toutefois, le changement du mode de calcul des retraites conduit nécessairement à une modification des droits des assurés. Or, la concertation sur le projet, qui avait pourtant duré plus de deux ans, a laissé bien des zones d’ombre et manifeste une certaine impréparation : ainsi, peu de simulations incontestables ont été présentés sur les effets concrets des mesures envisagées. Dans le climat de défiance qui caractérise aujourd’hui les rapports entre citoyens et décideurs publics, il n’est pas surprenant que le projet ait suscité les inquiétudes de ceux qui craignent de voir leur pension diminuer. Au premier rang de ceux-ci, les bénéficiaires des régimes spéciaux, souvent regardés comme privilégiés, mais qui invoquent le « pacte moral » conclu avec les entreprises concernées lors de leur recrutement. Mais la réforme affecte aussi les fonctionnaires, notamment les enseignants, dont la pension est actuellement calculée sur la rémunération de leur fin de carrière, alors que le nouveau système institue le calcul de la pension sur la moyenne de l’ensemble de la carrière. La question des retraites est de celles qui font que chacun se sent concerné.
Le gouvernement a beau faire valoir que la réforme apportera des avantages à de nombreuses catégories de retraités, comme les agriculteurs, les commerçants, les titulaires de pensions modestes, les travailleurs précaires et certaines femmes. L’opposition des « perdants » n’en reste pas moins vigoureuse, surtout s’ils peuvent manifester leur ressentiment en perturbant l’activité du pays. La difficulté a été accrue par la volonté du Premier ministre d’introduire dans la réforme, dès 2025, un « âge pivot », fixé à 64 ans, assorti d’un malus pour les assurés qui prendraient leur retraite avant cet âge et d’un bonus pour ceux qui retarderaient  leur départ. Edouard Philippe avait en effet le souci légitime d’assurer ainsi l’équilibre financier du système. Toutefois, ce faisant, il semblait revenir sur la promesse du Président de ne pas toucher à l’âge de départ de 62 ans, perdant ainsi l’appui de la CFDT, principal syndicat réformiste, pourtant favorable au nouveau système universel. Après trois semaines de tensions, le gouvernement aura dû retirer ce dispositif, sous réserve qu’une négociation permette de parvenir à un accord dans les trois mois sur les moyens de parvenir à l’équilibre recherché. L’enjeu des prochaines semaines est désormais clair : il s’agit, sans remettre en cause les principes de la réforme- système universel et suppression des régimes spéciaux- de désarmer l’opposition des « perdants » du nouveau système. S’agissant de la période transitoire, le gouvernement a indiqué que les nouvelles dispositions ne s’appliqueront qu’aux personnes ayant moins de 50 ans fin 2024, c’est-à-dire nées à partir de 1975. Des solutions ont par ailleurs été négociées sous forme d’aménagements au calendrier de la transition et de départs anticipés liés à la pénibilité pour certaines professions sensibles : policiers, militaires, pompiers, contrôleurs aériens, personnel navigant des compagnies aériennes, et même membres du corps de ballet de l’ Opéra de Paris. On a promis aux avocats qu’ils pourront sauvegarder l’autonomie de leur caisse de retraites. Des compensations seront probablement trouvées en termes de carrière ou de salaires pour les enseignants ou pour certains bénéficiaires des régimes spéciaux. La réforme ne gagnera certes pas en simplicité : c’est pourtant une condition de son acceptation.
La crise suscitée par la réforme des retraites illustre nombre de traits spécifiques à la réalité française. Elle aura mis en lumière l’affrontement traditionnel entre ceux qui ont le souci de réformer les situations existantes et ceux qui se battent pour la sauvegarde des droits acquis. Ainsi, un clivage a été constaté entre les organisations syndicales d’extrême gauche, qui réclament le retrait pur et simple du projet, et des syndicats plus modérés , ouverts à une stratégie de négociation.
Les organisations les plus extrêmes voient dans leur combat l’expression d’une opposition idéologique à l’économie de marché, qu’elles qualifient de néo-libérale : sur les retraites, ils en viennent à soupçonner le gouvernement, contre toute évidence, de vouloir promouvoir un système par capitalisation. Les organisations plus modérées reconnaissent, sans toujours l’admettre publiquement, que le poids des réalités démographiques- l’allongement de l’espérance de vie, et donc de la durée de la retraite, ainsi que la détérioration du rapport entre le nombre de cotisants et le nombre des retraités-, conduit nécessairement à un âge plus tardif de départ à la retraite, condition de la survie du système à répartition. Le comportement de l’opinion publique est à l’image de ces contradictions. Méfiante à l’égard des changements qui l’inquiètent, elle exprime une demande d’égalité, à laquelle répond le système universel proposé, tout en défendant le maintien des privilèges catégoriels auxquels elle reste attachée. De là, l’appui aux grévistes d’une partie non négligeable de la population. Toutefois, la patience des usagers des transports publics, surtout dans la région parisienne, a des limites, face à la souffrance que la grève leur inflige dans leur vie quotidienne. Si longues soient-elles, les grèves ne sont pas éternelles. Le gouvernement, qui dispose d’une majorité au Parlement, devrait pouvoir réussir à imposer sa réforme, même si c’est au prix de certaines concessions qui en réduisent quelque peu la cohérence.  En s’engageant dans un processus de réforme qui modifie aussi profondément des situations acquises, on allait inévitablement au devant des  difficultés. Dans l’enthousiasme qui a suivi l’élection présidentielle de 2017, ces difficultés ont manifestement été sous-estimées. Mais Emmanuel Macron ne peut se permettre de renoncer à une réforme emblématique, annoncée lors de la campagne présidentielle. Le pays non plus.