Par khaled Remouche
L’ancien Directeur de la dette extérieure à la Banque d’Algérie souligne que l’Algérie ne réalise pas son potentiel de croissance à deux chiffres à cause des déficiences actuelles du secteur bancaire, loin de connaître les changements nécessaires en raison du grand retard dans la mise en oeuvre de la réforme bancaire.
Dans la conclusion de sa présentation en webinaire, organisé jeudi dernier dans le cadre de la 25e rencontre du Cercle algérien pour la prospérité à l’horizon 2054, l’économiste Rachid Sekak estime que le succès de la réforme bancaire, qu’il considère comme l’Arlésienne qui tarde à entrer sur scène en Algérie, dépend de deux facteurs politiques, la confiance et la crédibilité de l’autorité, car il s’agit de convaincre et de faire adhérer les collaborateurs qui activent dans les banques, mais, également, l’opinion publique et/ou la clientèle. Son diagnostic sans complaisance sur l’état du secteur bancaire montre que sa configuration actuelle prive l’Algérie d’une croissance économique pérenne à deux chiffres. L’économiste relève que la place bancaire nationale est une toute petite place. Il cite la faiblesse de la densité du réseau bancaire, 1 610 agences, soit 1 agence pour 26 000 habitants en Algérie, contre 1 pour 6 154 habitants en Tunisie, pour 6 388 au Maroc. Le total du bilan de la place était de 15 645 milliards de dinars, soit 130 milliards de dollars ou environ 75% du PIB à fin 2019. Les ressources à fin 2019 se situaient à 10 640 milliards de dinars se répartissant équitablement entre dépôts à 51% et le restant à terme. Les dépôts en devises s’établissaient à 5,5 milliards de dollars. Les crédits, eux, se chiffraient à fin 2019 à 9 941 milliards de dinars soit 48,5% du PIB. En 2018, la destination des crédits était la suivante : 50, 4% en direction du secteur public et 49,6% du secteur privé. En 2018, 7,8% des crédits étaient destinés aux ménages, contre 33% au Maroc. En 2018, les crédits au secteur privé ne représentaient que 24,5% du PIB. Rachid Sekak relève également le faible niveau des crédits immobiliers : 2% du PIB soit environ 400 milliards de dinars (non transparence dans le financement du logement qui est devenu un gouffre budgétaire). Le financement du logement a coûté 650 milliards de dinars annuellement au Trésor et devient insoutenable. L’Algérie, en outre, compte 12 millions de comptes bancaires, 1 700 000 cartes CIB, 20 millions de comptes CCP et 7 400 000 cartes Edhahabia. Quant à l’intervention des banques privées, elle reste modeste. Ce secteur compte 380 agences (23%) et 6 500 collaborateurs (18%). Les fonds propres se situent à 2,7 milliards de dollars et ne représentent que 14,50% des dépôts et 12,50% des crédits à la clientèle. Les banques privées financent quasiment les entreprises privées et les ménages. Il y est relevé une forte concentration sur le financement de l’exploitation et le commerce extérieur. Aucune banque ne dispose d’une part de marché importante (maximum 2 ou 3%). A noter qu’il n’existe pas de banque algérienne privée. Les banques publiques restent prédominantes et concentrent 86% des dépôts et 87% des crédits à la clientèle. Elles financent la totalité des crédits aux entreprises publiques et 75% des crédits aux entreprises privées et aux ménages. Elles jouent un rôle significatif dans le financement à long terme au prix de grosses difficultés dans la gestion de leur bilan. «Une grosse part des soucis actuels en matière de liquidité des banques provient des déséquilibres bilantiels», observe-t-il.
Trois principales contraintes se posent concernant le secteur bancaire national : la faiblesse du niveau d’intermédiation bancaire, la prédominance des banques publiques et la faiblesse des crédits au secteur privé. D’où sa conclusion précitée : une telle configuration n’a pas permis au secteur bancaire de réaliser son potentiel de croissance à deux chiffres. A cela s’ajoute le fait que les banques publiques restent soumises aux injonctions, ce qui induit des effets négatifs en matière d’allocation optimale des ressources bancaires.

Dépôts en devises : 5,5 milliards de dollars
Après avoir observé que la réforme bancaire est une nécessité incontournable, elle ne sera pas suffisante si elle n’est pas accompagnée d’un programme cohérent de réformes structurelles, dont elle n’est qu’une partie, l’économiste présente une série de pistes de réflexion pour réussir la réforme bancaire qu’il regroupe en sept axes. Premier axe, la définition d’une stratégie de développement du secteur bancaire et sa communication. En ce sens, Rachid Sekak estime que «les attentes et les objectifs des autorités sont flous et plus souvent inconnus en matière de réformes La communication officielle est très superficielle et souvent articulée autour des effets d’annonce non suivis d’actes concrets». L’un des éléments de cette stratégie serait la consolidation de l’indépendance de la Banque d’Algérie en revenant aux dispositions de la loi monnaie et crédit de 1990. Axe 2, la modification et le renforcement de la gouvernance des banques publiques. Il convient de clarifier également le rôle de la banque publique souvent associé à l’exécution d’objectifs non commerciaux des pouvoirs publics qui doivent être compensés par des affectations budgétaires transparentes et non noyés dans les bilans des banques faussant ainsi l’évaluation de la performance. Axe 3, évolutions réglementaires. Axe 4, l’amélioration du dispositif de supervision et du cadre macro prudentiel. Axe 5, innovation et élargissement de l’offre de produits, notamment pour les PME : mise en oeuvre du factoring, développement massif et immédiat des moyens de paiement électronique. Axe 6, évolution institutionnelle hors secteur bancaire pour accompagner la modernisation du secteur bancaire. Axe 7, formation, développement des compétences et ressources humaines. La finalité est de produire un choc culturel et de faire adhérer à cette réforme, souligne, in fine, Rachid Sekak.