La controverse autour de la transition énergétique mondiale et la réduction des investissements dans les énergies fossiles tourne au vinaigre. Les deux poids lourds de l’échiquier pétrolier et gazier mondial, la Russie et l’Arabie Saoudite, ont sévèrement critiqué l’Agence internationale de l’énergie (AIE) qui, il y a quelques jours, a publié un rapport explosif suggérant qu’aucun nouvel investissement dans le pétrole et le gaz ne serait nécessaire si le monde veut atteindre l’objectif zéro émission de CO2 d’ici 2050.

Par Hakim Ould Mohamed
Les dirigeants du groupe OPEP+, l’Arabie saoudite et la Russie, ne sont pas allés par quatre chemins pour dire qu’ils continueront d’investir dans le pétrole et le gaz car, disent-ils, le monde aura encore besoin de ces ressources pendant des décennies, malgré la poussée croissante contre les combustibles fossiles et les investissements dans de nouvelles sources d’énergie. Les deux grosses cylindrées de l’OPEP+ ont averti contre les conséquences désastreuses d’un sous-investissement chronique dans l’approvisionnement en pétrole et en gaz, alors que les champs pétroliers opérationnels arrivent à maturité. Cela conduirait à un resserrement de l’offre et à une flambée des prix du pétrole à terme. Le ministre saoudien de l’Énergie, le prince Abdelaziz Ben Salman, a vertement critiqué le rapport de l’AIE, affirmant qu’il s’agissait «d’une suite du film La La Land. Pourquoi devrais-je le prendre au sérieux ?».
Du côté russe, c’est le directeur général du plus grand producteur de pétrole russe, Rosneft, contrôlé par l’État, qui a ouvert les hostilités avec l’AIE, mettant en garde que le sous-investissement dans le pétrole préparait le terrain à un grave déficit d’approvisionnement. «La stabilité à long terme des approvisionnements en pétrole est menacée en raison du sous-investissement. Cela est dû à la fois aux exigences de diverses parties prenantes de cesser complètement les investissements dans le secteur pétrolier et aux aspirations des majors à augmenter la valeur et les rendements pour les actionnaires grâce à un paiement de dividendes et un rachat d’actions plus importants», a déclaré Igor Sechin, PDG de Rosneft, lors de la conférence économique internationale de Saint-Pétersbourg. «Le monde court le risque de provoquer un déficit aigu de l’offre en pétrole et en gaz», a ajouté le patron de Rosneft, notant que «le monde consomme du pétrole, mais n’est pas prêt à y investir». Le responsable de Rosneft a mis en garde contre une transition précipitée sans tenir compte de l’efficacité économique de l’énergie verte. Le vice-Premier ministre russe, Alexander Novak, a déclaré de son côté, à la même occasion, que le rapport de l’AIE a utilisé une «approche simpliste» et était «irréaliste». «Il ne fait aucun doute que nous devons évoluer vers l’énergie verte car il y a une demande pour cela dans la société, mais nous devons être clairs, avec quelles ressources cela peut être fait, qui va payer pour cela ?», a déclaré Alexandre Novak, en s’interrogeant sur le financement de la transition énergétique mondiale. Selon lui, la Russie continuera d’investir dans le pétrole, le gaz et le charbon, parallèlement aux investissements dans les énergies renouvelables, soulignant que son pays envisageait la décennie à venir comme «une combinaison d’énergies renouvelables et de combustibles fossiles».
Dans cette levée de boucliers contre les majors désirant réduire leurs investissements dans les énergies fossiles, l’Arabie Saoudite et la Russie, disposant de grandes compagnies pétrolières et gazières, pourraient être les grands gagnants de cet activisme mondial en faveur du climat. L’Arabie saoudite «produit du pétrole et du gaz à faible coût et produit des énergies renouvelables. J’exhorte le monde à accepter cela comme une réalité : que nous allons être les gagnants de toutes ces activités», a déclaré le prince d’Arabie saoudite Abdelaziz Ben Salman plus tôt cette semaine.