«Aizer, un enfant pendant la guerre », le dernier livre de Mohamed Sari, présenté au club des lecteurs de la bibliothèque de Tipasa, est un récit autobiographique romancé de l’enfant de Cherchell, qui relate des réminiscences de la guerre de libération étayées et complétées par ceux de sa mère et de son père

, un moudjahid qui a survécu à la torture, ainsi que ceux de ses camarades de jeunesse. C’est un témoignage vivant de ce qu’a été la guerre dans la région d’Aizer, une zone montagneuse à cheval entre les communes de Cherchell et Menaceur (daïra de Sidi Amar), où vécurent des centaines de familles qui ont subi les affres de la colonisation, avant de finir dans un camp de regroupement en signe de représailles. L’enfance de Mohamed Sari a été, comme celle de beaucoup d’autres enfants, insouciante malgré l’adversité et les difficultés matérielles, raconte-t-il, ce qui ne l’empêche pas d’avoir quelques souvenirs douloureux de ce qu’a été la colonisation. Les faits, anecdotes et événements racontés sont vrais, dit-il, même « s’ils sont façonnés de sorte à donner au texte sa force narrative et expressive », par contre, les descriptions des lieux sont authentiques car visités plusieurs fois pendant l’écriture du livre qui a duré trois étés (de 2013 à 2015), sans oublier les visites à Aizer par des jours pluvieux et une journée de neige « juste pour voir la furie de l’oued et m’assurer que l’imaginaire de l’enfant que j’étais n’a pas surdimensionné la géométrie et le relief de cet oued », resté dans sa mémoire tel un ogre dévastateur. Les héros de son livre sont de petites gens de la région, en particulier, sa mère, cette femme courage, et son père, un moudjahid silencieux, réservé un peu taciturne, et qui ne tire aucune gloire de sa participation à la libération du pays considérant qu’il n’a fait que son devoir. L’idée de ce livre est venue au moment où on a commencé à parler de l’écriture de l’histoire des chouhada et des moudjahidine, expliquera Mohamed Sari qui, à son tour, a voulu raconter le combat de son père et des gens de la région d’Aizer, des histoires entendues lors de fêtes, wâadas, funérailles, où chacun y allait de son récit, de ce qu’il a vu ou entendu, plus que de ses souvenirs personnels puisqu’il est né en 1958. La vie dans le camp de regroupement Rivail, racontée par les adultes, des membres de sa famille et des amis, auxquels il a fait appel pour être plus proche de la réalité et apporter un témoignage vivant de la guerre. Une tragédie pour les ruraux et les montagnards qui ont subi des humiliations et vécu dans le dénuement après avoir été chassés de leurs terres. La pièce maîtresse de ce récit, rapporté par plusieurs voix narratives, selon l’auteur, est la transhumance en plein hiver des populations, expropriées de leurs terres qui sont restées dignes et ne se sont jamais plaintes. Des lieux mythiques de son enfance, à l’image de la fontaine publique, d’un olivier centenaire, ou encore la seguia (un canal construit par les colons pour l’irrigation de la zone agricole), la qobba du saint patron de la région qui fait partie des mythes, servent de tableau à ses souvenirs et ceux d’une saga familiale. Le conférencier fera part de ses interrogations au moment où il a décidé d’écrire ce livre. Par quoi commencer, quoi dire, comment faire des recoupements avec ses souvenirs (il était très jeune) ? Ou du moins ce qu’il garde de ce qui lui a été raconté en faisant des allers retours entre la période coloniale et l’indépendance, des massacres commis, des cadavres de moudjahidine enterrés dans des fosses communes, en expliquant que l’histoire est en fait centrée sur l’exode des familles après le déclenchement de la Révolution. En somme, c’est l’histoire d’une famille ordinaire qui a vécu la colonisation dans sa chair et n’en tire aucune gloire. Le débat qui a suivi n’a pas manqué de poser la sempiternelle question de la langue utilisée pour l’écriture du livre, à savoir le français, alors que l’auteur est un parfait bilingue. Ce qui lui permettra de rétorquer qu’il écrit dans les deux langues sans aucun complexe et même en tamazight, comme il l’a fait pour un ces romans, dernièrement. Il répond à l’interrogation d’un participant au café littéraire : « Je peux répondre laconiquement par « c’est mon affaire » « Nefhatli », ou quelque chose de ce genre, mais c’est trop facile. » Alors il expliquera avec force conviction que ce sujet est un faux débat pour lui. Il explique qu’il se sent d’autant plus à l’aise qu’il a présenté, lors de la 23e édition du SILA, un livre en version arabophone, francophone et en tamazight. Lui, qui parle couramment trois langues, il développera son point de vue en indiquant que c’est « comme ça » qu’il perçoit la réconciliation linguistique. « La conciliation de trois littératures, tamazight, arabe, français. Je n’ai aucun complexe, c’est mon identité linguistique, mon algérianité et je le revendique», explique-t-il. « L’Algérie est un pays multilingue, il faut le capitaliser et ne pas se confiner dans un coin ou dans une langue. Nous avons cette richesse littéraire», conclut-il. alors autant en profiter, pourrons-nous ajouter. Le père Georger Alphonse, un fidèle des rencontres littéraires, qui vit à Cherchell, a, quant à lui, rappelé qu’il y a d’autres témoignages sur la guerre de libération dont le sien, intitulé « Journal d’un séminariste de 1960 à 1962 », qu’il souhaiterait voir traduit en arabe pour le mettre à la portée des jeunes et des lecteurs arabophones. La rencontre a été gâchée par l’arrivée tardive et impromptue du président de l’APW, un ami de l’auteur, qui, après avoir posé une question, s’est excusé pour quitter la salle, obligations protocolaires obligent. Jusque-là, pas de problèmes, sauf que celui-ci n’hésita pas à interrompre le débat pour appeler l’écrivain à une autre table pour lui dédicacer le livre ainsi qu’à ses accompagnateurs. De nombreux participants à la rencontre ont qualifié cette attitude de méprisante, voire d’indécente, de la part d’un homme politique et de surcroît universitaire. Nombreux parmi les participants avaient pensé à quitter la salle en signe de protestation, n’était le respect qu’ils avaient à l’égard de la directrice de la bibliothèque qui se donne du mal pour organiser un semblant de vie culturelle à travers le club des lecteurs. Pour faire bonne figure, le P/APW, d’un signe de main, fait mine de s’excuser après avoir annoncé qu’un colloque sur la vie et le parcours littéraire de Tahar Ouettar est en cours de préparation.