Les effets du réchauffement climatique sur le monde paysan en Afrique risquent d’être plus dévastateurs et se transformer en puissant moteur des migrations dans le continent.

Sous la pression du phénomène, de nombreux paysans, les petits exploitants notamment, risquent d’abandonner leurs terres asséchées et prendre le chemin de l’exode pour fuir l’insécurité alimentaire et gagner des contrées plus hospitalières.

«Je ne veux pas être alarmiste, mais lorsqu’on regarde l’augmentation de la population prévue, si l’investissement à long terme en milieu rural n’est pas soutenu, le problème des migrations que nous voyons aujourd’hui pourrait s’amplifier», prévient Gilbert Houngbo, président du Fonds international de développement agricole (Fida). Le responsable de cette agence onusienne, qui a fait cette déclaration à l’AFP, plaide pour une aide accrue au secteur de l’agriculture dans le continent et pour la multiplication des initiatives destinées à limiter l’impact du réchauffement climatique dont sont responsables les grands pays industrialisés. En novembre dernier, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, a averti que la population d’Afrique subsaharienne -645 millions de personnes en 2015- «est appelée à augmenter de 1,4 milliard d’ici 2055». Il s’agit d’«une caractéristique démographique unique dans l’histoire mondiale», observe l’organisation dans un ouvrage publié en novembre dernier. L’«Atlas sur les migrations rurales en Afrique subsaharienne», c’est le titre du livre, mentionne qu’à l’horizon 2050-2055, la population rurale subsaharienne devrait augmenter de 63%. L’Afrique subsaharienne est d’ailleurs «la seule région au monde où la population rurale continuera de croitre après 2050», lit-on dans un extrait de cet Atlas: une situation préoccupante alors que les chiffres de la FAO sur la sous-alimentation dans le continent progressent, notamment dans les zones touchées par les guerres et où l’impact du réchauffement se fait le plus brutal. En 2016, la sous-alimentation a concerné «22,7% de la population» contre «20,8% en 2015, soit 224 millions de personnes, un quart de la population mondiale touchée par la faim. Cette brusque remontée des chiffres de la faim en 2016, après dix ans d’amélioration quasi-constante s’explique par les conflits (Soudan du sud notamment) et les sécheresses qui perdurent (Ethiopie, Somalie) liées au réchauffement climatique, selon la FAO. Pour éviter un embrasement, les organisations internationales appellent à l’augmentation des aides au secteur agricole producteur d’alimentation, afin de lutter à la fois contre la faim et le réchauffement. 80% des quelque 800 millions de personnes très pauvres dans le monde -vivant avec moins de 1,90 dollar par jour- habitent dans des zones rurales, et 65% d’entre elles travaillent dans l’agriculture, plaide le Fida.

Des moyens de subsistance menacés
Ces petits exploitants n’ont qu’une responsabilité minime dans les émissions de gaz à effet de serre, et pourtant ils subissent certains des effets les plus dévastateurs du changement climatique», ajoute la Fondation Bill et Melinda Gates, qui a annoncé mardi dernier à Paris, lors du sommet mondial sur le climat, un investissement de 300 millions de dollars pour aider les agriculteurs d’Afrique et d’Asie à faire face au changement climatique. Au fur et à mesure de l’intensification du réchauffement, «des moyens de subsistance disparaîtront, et les pressions d’origine climatique pourraient contraindre des populations à abandonner leurs habitations et leurs communautés, à la recherche de meilleures conditions de vie», avertit aussi la Fondation. L’Union Européenne annonce qu’elle va également investir dans l’agriculture durable, afin de trouver des solutions pour augmenter les rendements des récoltes en zones sèches, et protéger les cultures contre sécheresse, inondations, parasites ou maladies végétales. Les spécialistes comptent travailler sur des maladies «qui menacent de détruire les récoltes de manioc, patate douce ou igname, constituant la base de l’alimentation en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest», souligne la fondation Bill et Melinda Gates. Alors que des ONG comme Oxfam ou CCFD Terre Solidaire militent depuis longtemps pour le soutien aux populations rurales, de grands groupes privés, notent les observateurs, commencent à comprendre l’intérêt de participer à l’effort collectif en faveur de la ruralité dans des pays en voie de développement. Le fonds d’investissement Livelihoods, qui regroupe de grands noms de l’industrie européenne (Michelin, Danone, Hermès, Credit Agricole, SAP, Schneider Electric..) vient d’investir dans un deuxième fonds carbone de 50 millions d’euros, après avoir replanté 130 millions d’arbres en Afrique, Inde et Indonésie. Certes, ce faisant, les entreprises allègent leur bilan carbone, mais elles choisissent aussi de soutenir des communautés paysannes fragiles, via des ONG locales, du pied du mont Kenya au delta du Gange, en passant par le Burkina Faso ou la Casamance (Sénégal). «C’est bien un des paradoxes révoltants de notre époque, ceux qui sont censés produire pour nourrir le monde n’ont pas eux-mêmes de quoi nourrir leur famille», souligne pour l’AFP l’ONG Livelihoods. Trois quarts des personnes souffrant de malnutrition dans le monde sont des petits fermiers, des pêcheurs, et des éleveurs pauvres.