Reporters : La pandémie du Coronavirus a littéralement ébranlé l’économie mondiale. Pourrait-on déjà affirmer qu’il y aura un avant et un après-Covid-19 ?
Naceur Bourenane :
La pandémie a entraîné la mise à l’arrêt de pans entiers de toutes les économies et un ralentissement inégalé des échanges internationaux. Mais il faut garder à l’esprit qu’elle a affecté négativement surtout la sphère de la production matérielle et celle des services non financiers, en particulier, les transports et le tourisme. La finance internationale l’a été beaucoup moins. Peut-être même que les principaux acteurs de la finance internationale ont vu leur pouvoir se renforcer. C’est un premier trait, dont il faudra tenir compte à l’avenir. De ce point de vue, il y a un avant et un après, mais pas dans tous les domaines. En matière de travail, dans les secteurs des services, il est très probable que l’organisation du travail change. Le travail à distance va prendre encore plus d’ampleur, à la fois parce qu’il est source d’économie et de réduction des coûts fixes pour les entreprises (avec en moins des bureaux à acquérir, louer et maintenir, des frais de personnel réduits…) et de profits additionnels, notamment liés à une extension du temps de travail au-delà des cadres réglementaires et à une flexibilité accrue du marché du travail. En matière de lignes de production, certaines chaînes de valeur seront moins globalisées et des filières vont probablement revêtir un caractère davantage régional, voire national, particulièrement pour ce qui touche à la sécurité sanitaire. Après une longue période historique, dominée par le néolibéralisme, on va enregistrer un renforcement croissant de l’Etat dans ses fonctions régaliennes et son retour en tant qu’institution de gestion et de rééquilibrage des rapports de force entre les détenteurs du capital et les autres composantes de la société. Mais, il faut être conscient que ce que l’on observe est une accélération de processus déjà anciens. Ils avaient déjà atteint le point de non-retour à la fin de la décennie écoulée. La régionalisation partielle des chaînes de valeur (avec la fin progressive du rôle de la Chine en tant que principale usine du monde et la montée en puissance des économies émergentes), les effets de la Quatrième révolution industrielle, y compris dans le secteur financier et de l’administration publique, les retombées socioéconomiques des progrès scientifiques, notamment dans le domaine de la biologie, préexistaient à la pandémie. Celle-ci a agi comme accélérateur. Ce sont ces tendances lourdes qui vont reconfigurer le monde dans lequel les nouvelles générations sont appelées à évoluer, notamment les jeunes Algériens. L’Algérie risque d’être encore plus marginalisée parce qu’on n’aura pas su tirer avantage de cette opportunité, du fait de notre retard technologique.



Justement, comment l’Algérie avec ses potentialités réelles peut-elle exploiter un tel séisme pour se replacer ?
Tout d’abord, il convient de relativiser la puissance et le potentiel de l’Algérie. Quel que soit le critère que vous prendriez, l’Algérie n’est pas la puissance potentielle qu’on essaie de faire accroire. Il faut se rendre à l’évidence. Pour s’en rendre compte, il suffit de considérer ses capacités réelles, tant matérielles et humaines. Tout au plus, nous appartenons à la frange basse des pays à revenu intermédiaire. Notre économie est très fragile. Le niveau d’un pays ne se mesure ni par sa superficie ni par ses richesses naturelles, mais par le génie créateur et la productivité de sa population. Il faudrait qu’on tienne le langage de la vérité, sur la base d’une comparaison objective de nos potentialités et de nos performances avec celles d’autres pays, notamment nos voisins immédiats, tant à l’Est, à l’Ouest, au Nord et au Sud. Faites un tableau comparatif et de vous-mêmes vous en tirerez les conclusions. Faites, par exemple, un parallèle entre deux pays africains, la République démocratique du Congo et l’Ile Maurice. L’un est une insulte à la nature avec son potentiel et ses richesses, l’autre est un petit pays, une île dans l’Océan indien qui, au départ, ne produisait que de la canne à sucre. Regardez où se trouve l’un et où se positionne le second. On ne peut pas construire un pays ni une économie sur des mirages ou des leurres. L’Algérie a raté de nombreuses occasions pour réellement atteindre des niveaux économiques comparables à d’autres pays, aujourd’hui, en voie d’émergence, comme le Vietnam. Le premier avantage de l’Algérie ne réside pas dans ses ressources minières, mais dans son potentiel humain ; à condition qu’il soit mis à niveau et qu’on tire avantage du positionnement et de la profondeur géostratégique du pays, à la fois méditerranéenne et africaine. Les ressources naturelles feront la différence si on les met au service d’une stratégie de développement non pas autocentrée (qui n’a pas de sens, ni d’un point de vue régional ni mondial) mais articulée aux tendances lourdes caractérisant l’évolution de l’économie mondiale sur la décennie à venir, en se plaçant sur les segments les plus porteurs et en choisissant des niches pour développer notre avantage compétitif. Ce n’est certainement pas en privilégiant une approche fondée sur la vente en l’état ou à peine transformé de nos matières premières, aujourd’hui le pétrole et le gaz, demain d’autres minerais comme le phosphate ou des terres rares, qu’on sera en mesure de sortir de la fragilité structurelle qui caractérise l’économie du pays. C’est certainement en inculquant la valeur travail à tous, dans la transparence et en en faisant la pierre angulaire de la reconnaissance sociale et politique.

Entre la Chine et les Etats-Unis s’est enclenchée depuis, notamment une dizaine d’années, une compétition effrénée pour le leadership économique. Comment l’Algérie peut tirer profit de ce bras de fer permanent entre ces deux mastodontes économiques ?
Toutes les projections et les analyses prospectives, tout comme une lecture de l’histoire économique récente, montrent que la compétition et le quasi-état de guerre entre la Chine et les Etats-Unis d’Amérique ne sont pas autour de qui va prendre le leadership du monde. En fait, l’enjeu est ailleurs, il est entre une puissance impériale déclinante et une puissance économique et politique montante. Les Etats-Unis d’Amérique sont en passe de perdre leur hégémonie globale. Leur première force réside plus aujourd’hui dans leurs capacités militaires dissuasives. Mais ils sont appelés à décliner davantage, y compris parce que leur monnaie, le dollar américain va perdre de sa qualité de valeur-refuge avec les effets de la Quatrième révolution industrielle et l’apparition d’autres monnaies plus «sûres» ; y compris les crypto-monnaies. Cependant, ce processus prendra probablement quelques décennies. D’un point de vue global, l’Algérie se situe bien loin de ce bras de fer qui se joue plutôt dans d’autres régions du monde, notamment dans la zone Asie-Pacifique et dont le Moyen-Orient en est le prolongement, du fait en particulier de l’existence d’Israël. En effet, ni le marché algérien ni le potentiel économique du pays, ni son influence politique n’en font une pièce centrale dans ces enjeux globaux. Par contre, dans une approche régionalisée, et à considérer le court et moyen termes, les choses pourraient être approchées différemment. C’est de ce point de vue qu’il me semble important de poser la question des relations économiques internationales. Elle gagnerait à se focaliser sur le type d’insertion de l’Algérie dans l’économie régionale qui se dessine et sur la meilleure façon de négocier notre positionnement. Il faut être conscient qu’on n’est pas en condition d’imposer mais qu’on est, au mieux, en situation de négocier avec les forces intervenant dans la région. Celles-ci tentent de renforcer leur positionnement respectif sur des terrains extérieurs ; et le terrain le moins coûteux pour eux est celui à la jonction entre l’Afrique subsaharienne (continent-ressource), la Méditerranée occidentale et orientale et le Proche-Orient. Donc la question n’est pas comment l’Algérie peut tirer avantage de la compétition engagée entre les USA et la Chine. Elle concerne la position à laquelle l’Algérie peut prétendre occuper sur l’échiquier régional, notamment dans les chaînes de valeur régionales en développement, compte tenu de sa situation géostratégique et de ses ressources humaines et matérielles. La seconde question est quelles conditions internes doivent être réunies pour réussir cette négociation ? La première condition de base est d’ordre politique. L’analyse des Etats dits Fragiles montre que la fragilité politique rend les perspectives de sortie de crise et de développement économique nulles, tout comme la négociation avec les puissances intervenant dans la région, voire dans le pays. Les partenaires extérieurs n’acceptent de négocier d’égal à égal que lorsqu’ils sont en présence d’un Etat légitime et soudé à sa société. Il n’y a donc pas de sortie de crise ni de croissance durable sans légitimité politique et sans inclusion de toutes les forces vives d’un pays. Les exemples de la Chine, du Vietnam et, a contrario, de certains pays africains et latino-américains le montrent bien. Le Rwanda, ce tout petit pays de la région des Grands Lacs, par exemple, ne tire pas son positionnement et son dynamisme de quelques ressources minérales propres, ni de richesses enfouies dans son sous-sol, mais d’une adhésion massive, à un moment crucial de son histoire, de sa population à un projet de société promu par le Pouvoir en place. Le consensus national et inclusif est donc le premier prérequis.



L’Etat se dit engagé dans une logique de démantèlement du système rentier, un système qui n’aura fait que dévitaliser l’économie du pays. Jusqu’à quel niveau ce processus est-il possible aujourd’hui et quelles pourraient être la meilleure recette pour venir à bout de ce fléau systémique ?
Tout d’abord, permettez-moi de ne pas partager votre point de vue, tout du moins sur la base de ce que rapportent les médias des mesures prises dans l’immédiat ou de celles envisagées sur le court terme. Rien n’indique, en effet, que le pays est en train de s’engager dans un processus de remise en cause du système rentier qui continue d’étouffer le pays. Bien au contraire, la recherche de sources alternatives de revenus est plutôt en faveur de l’exploitation des richesses du sous-sol (phosphates, gaz, fer…) ; autrement dit, d’une perpétuation de l’économie de rente avec la substitution partielle de nouvelles sources aux anciennes en diminution. Autrement dit, on ne semble pas être engagé dans un processus de repositionnement de l’Algérie dans la division internationale du travail. Toute économie repose tout d’abord sur ses acteurs sociaux. C’est de leur puissance, de leur positionnement et de leurs projets que dépendent les orientations stratégiques prises par le pays. Je dois vous avouer que je n’observe pas de changement fondamental du paradigme. La rentabilité économique est toujours absente des préoccupations, tout comme la valorisation du travail productif. C’est à ce niveau que se situent mes plus grandes craintes. Tant que le rapport de forces demeure en faveur des groupes qui se nourrissent et qui tirent leur position de l’économie de la rente, on ne peut pas espérer de changements significatifs. Tout au plus il y aura quelques évolutions à la marge. La rente n’est pas seulement économique, elle est aussi politique et culturelle. Tant qu’on n’est pas sorti de la mentalité du «rentier» et qu’on ne l’aura pas troqué contre celle du «producteur-compétiteur» on ne pourra pas avancer. Les conditions pour ce faire sont connues. Certaines sont de court terme et d’autres de moyen et long termes. Mais leur mise en œuvre réussie passe par un prérequis fondamental, le droit à l’information et le devoir de vérité sur les réalités économiques et sociales, sur les perspectives et les enjeux auxquels fait face le pays. Cette mission d’information et d’éducation ne concerne pas le seul Pouvoir d’Etat. Elle doit également être le fait de tous les acteurs structurants de la sphère économique et sociopolitique. Rompre avec l’économie de la rente suppose une transformation économique, financière, politique, sociale et culturelle. Je voudrais ouvrir une parenthèse, la corruption nourrit et se nourrit de l’informel. Son importance est en grande partie le reflet de cette situation. Or, il accapare près de la moitié de la masse monétaire en circulation. L’une des solutions consiste à l’assécher progressivement en dématérialisant les transactions, en promouvant la monnaie électronique et non en imprimant des billets. Il convient d’être conscient que ceux qui tirent avantage de ce système ne vont pas dérouler le tapis rouge à ceux qui veulent changer l’ordre des choses, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Pour pouvoir réussir, la constitution d’un «front» intérieur avec ses relais extérieurs, sur la base d’une vision commune de l’avenir, de principes et d’une démarche consensuelle et partagée est indispensable. Il convient de s’inspirer de la démarche qui a permis le recouvrement de l’Indépendance. La guerre de libération nationale aurait pu objectivement durer plus longtemps et être encore plus coûteuse. A mon avis, l’Indépendance n’a pu être arrachée que parce que deux conditions importantes étaient réunies, le soulèvement massif des populations urbaines et la mobilisation internationale en faveur de l’indépendance. La lutte armée a permis de créer les conditions de l’indépendance, mais c’est le travail politique à l’intérieur et à l’extérieur et c’est le Peuple conscient de ses droits qui, en manifestant massivement, a permis de faire la différence. Ses manifestations massives et son soutien actif aux combattants de la liberté ont été déterminants, tout comme a été important le soutien politique international. Souvenez-vous en particulier de la France coloniale qui soutenait que derrière la guerre de libération nationale et l’ALN, il y avait la «main de l’étranger» des «criminels», des «fellagas». C’est ce qui servait de justificatif à la sauvagerie de la répression. Cette présentation des faits avait reçu un démenti des plus cinglants aux Nations unies, espace mondial par excellence, notamment avec les manifestations populaires massives en faveur de l’Indépendance. Le contexte et les enjeux sont aujourd’hui différents, mais des enseignements peuvent en être tirés. La réussite ne peut être assurée que par la conjugaison d’efforts internes et de mobilisation à l’international des forces susceptibles de contribuer à démanteler le système rentier. Ce dernier ne continue de fonctionner à l’interne que parce qu’il a des prolongements et des appuis à l’étranger. Il suffit de se demander où finissent les capitaux transférés de façon illicite et où se trouvent ceux qui en sont les auteurs et les bénéficiaires. La solution est donc à rechercher dans la construction d’un nouveau pacte national pour un développement alternatif de l’Algérie.

Les procès pour corruption actuellement en cours dans les tribunaux algériens laissent perplexes. Comment le pays en est-il arrivé à cette situation presque surréaliste avec de très nombreux ministres et hommes d’affaires de premier plan condamnés à de lourdes peines dont certains par contumace ?
Il convient d’aller au-delà du traitement médiatique des procès en cours. Pour ce faire, il convient de renforcer les structures dédiées et de les décentraliser, en même temps encourager les associations intervenant dans ce domaine. L’Algérie gagnerait à s’appuyer sur les instances onusiennes et sur les ONG spécialisées en la matière pour tirer le pays vers le haut. Le système de prévarication qui s’est mis en place et qui a atteint, ces dernières années, son paroxysme existait déjà bien avant l’arrivée au pouvoir du Président déchu. Il est l’aboutissement d’un processus de délégitimation de l’Etat et de délitement de son appareil qui remonte aux années 70 du siècle dernier. C’est à cette époque que l’autorité de l’Etat avait commencé à s’étioler de l’intérieur et à recevoir des coups de boutoir qui allaient s’aggraver avec le temps. Le primat croissant du politique sur l’économique au nom du social et d’un souverainisme de façade a conduit au désastre actuel. On a mis sous le boisseau les notions basiques de rentabilité économique et financière et de retour sur investissement, de rendre compte de ses actes. L’aisance financière, combinée aux effets des ajustements structurels et de la décennie terroriste (notamment en termes de fuite des cerveaux), ont constitué les ingrédients à une explosion de la corruption devenue un mode de gouvernement. Avec le populisme poussé à l’extrême, servant de couverture, les ressources financières disponibles rendaient possible la corruption de tous les segments de la société, à travers des augmentations des salaires indus pour les uns, des subventions tous azimuts pour tous, des programmes d’investissement public considérables sans contrôle et de distribution discrétionnaire des ressources restantes. Il convient d’être conscient que ces procès peuvent être l’arbre qui cache la forêt. Cette forme de délinquance est si importante qu’il faut, non pas de simples procès, mais une approche différente de la gestion des affaires publiques par la mise en place de mécanismes efficaces de contrôle. Renforcer et protéger les lanceurs d’alerte, permettre aux citoyens de demander des comptes aux élus locaux, assurer la transparence dans l’adjudication des marchés publics, restaurer l’APN dans ses fonctions de contrôle de l’exécutif, renforcer le statut de la Cour des comptes, sont des mesures à prendre rapidement. Le premier intérêt de ces procès est de décrire les procédures utilisées. Il faut analyser les pratiques qui avaient permis l’enrichissement illicite pour mettre en place des mécanismes de dissuasion. Autant vous dire que si on se suffit de ces procès, on ne sera pas à l’abri du maintien des mêmes pratiques. Elles peuvent même gagner du terrain, les ressources de l’Etat se faisant rares et y accéder pouvant être plus coûteux, cela crée les conditions objectives d’une augmentation des montants détournés et des transferts illicites d’argent. Une telle hypothèse me semble plausible malgré la volonté affichée des autorités publiques.

Aujourd’hui, il y a une véritable prise de conscience au sommet de l’Etat de l’impératif d’une transition énergétique afin de sortir d’une dépendance devenue dangereuse pour le pays et sa souveraineté, comment voyez-vous l’Algérie post-hydrocarbures ?
Une dépendance de plus de 50 années et un statut de mono-exportateur ne peuvent pas être effacés d’un revers de la main. Cela demande une vision claire de l’avenir, une stratégie nationale de développement fondée sur un consensus national solide et inclusif, une exploitation rationnelle du potentiel du pays dans tous les domaines, en tenant compte des tendances lourdes de l’évolution de l’économie mondiale, en partant d’une analyse de notre positionnement géostratégique et de celui de nos pays voisins. Toute transition prendra des années. Mais je crains que l’on n’en soit pas là encore. Difficile donc de se projeter sur les cinq ou les dix années à venir. Le premier pas à franchir est la reconstruction de l’Etat devenu friable et fragile. Mais un Etat au service de la collectivité et non de groupes d’intérêt particuliers, transparent dans ses prises de décision et ses motivations profondes.

L’on dit que l’un des drames de l’Algérie est que le pays est souvent doté de bons textes, mais c’est la mise en application qui pose problème. A quoi est due cette malédiction et peut-on en sortir selon vous ?
Dans tous les pays du monde, il y a un écart entre les principes affirmés dans les textes et leur mise en œuvre. Cependant, dans les pays où la démocratie est avancée, cet écart est minime et les écarts se fondent plus sur une interprétation des textes que sur les passe-droits, notamment du fait d’une relative indépendance des différents pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire, informationnel). En Algérie, les textes remplissaient une double fonction politique, apporter à l’interne une légitimité au pouvoir et donner l’illusion à l’international que le pays respecte les principes auxquels il a adhéré. Mais ce n’est pas le seul Etat dans ce cas, ils sont plus nombreux qu’on ne le pense, notamment en matière de respect des droits de l’homme ou de l’égalité homme-femme. A quoi cela est dû ? Au fait que les habitants de tous ces pays ne se comportent pas encore en tant que citoyens à part entière, c’est-à-dire exigeant des comptes et obligeant leurs dirigeants à un minimum de respect des engagements pris, notamment à travers les élections. Je crois que la situation a beaucoup évolué en Algérie et il sera difficile de revenir à la situation d’avant-février 2019. Au plan local notamment, les élus et les autorités ne pourront plus faire ce qu’ils veulent sans se heurter à une population peut-être non encore formellement organisée mais, malgré tout, structurée dans ses réactions à travers les réseaux sociaux, sur lesquels aucun pouvoir ne peut avoir une totale prise, quels que soient ses velléités et les moyens qu’il mettra en place. La situation évolue, peut-être pas à la cadence désirée par beaucoup, mais le progrès est réel. Auriez-vous pu imaginer les débats ayant entouré le projet de nouvelle Constitution il y a de cela juste une année ? Personnellement je ne le pense pas. Et quel que soit le résultat, les débats auront contribué, même à la marge, à forger un peu plus le statut de Citoyen. Il n’y a donc pas lieu d’y voir une quelconque malédiction et d’en avoir une lecture morale. Il s’agit d’une évolution historique normale qui s’inscrit dans un processus long d’émergence du Citoyen. Le pays est en train d’accoucher d’une nouvelle société, avec une certaine violence du reste naturelle. Dans celle-ci, il est probable que l’écart entre les textes et leur mise en œuvre sera moindre. Rendre des comptes sur la base des textes sera probablement plus prégnant que par le passé.

La gestion erratique sur le long terme donne de mauvais signaux pour l’investisseur. La volonté affichée du gouvernement de vouloir attirer les IDE contraste toujours avec un environnement peu attrayant. Comment améliorer selon vous son attractivité ?
L’histoire nous enseigne qu’il y a, pour schématiser, deux profils d’investisseurs étrangers, ceux qui sont dans le court terme ou qui choisissent des segments d’activité d’où ils peuvent tirer un maximum de profit, quand bien même le risque serait grand. Vous les retrouvez dans les activités d’exploitation des richesses naturelles et du sous-sol des pays. Le meilleur exemple que je connaisse est la République Démocratique du Congo. Ce pays, bien que l’environnement y soit très défavorable, attire beaucoup d’investissements directs étrangers (IDE). Il est le lieu d’une exploitation éhontée des richesses naturelles qui ne profitent pas du tout au pays. Un autre exemple, les investissements effectués par certains pays du Golfe dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est. Leur souci premier est de tirer un maximum de profits en un minimum de temps, notamment en s’accaparant des terres fertiles. Le second profil d’opérateurs cherche à tirer avantage de ses investissements sur le long terme. Ce type d’IDE, souvent de taille moyenne et petite, privilégie à la fois la rentabilité et la sécurité de l’investissement. Il s’inscrit dans des segments et des niches où le risque peut être bien maîtrisé et minimisé. Il choisira en priorité les pays où les textes régissant l’investissement et l’entreprise sont clairs, où les gouvernants sont constants dans leurs choix, dans lesquels le comportement de l’Etat est prévisible sur le moyen terme ; en plus des autres conditions de compétitivité (absence de bureaucratie, niveau de corruption tolérable, disponibilité des facteurs de production matérielle et de la main-d’œuvre qualifiée à un coût compétitif, qualité des infrastructures, qualité de la vie…). Pour accroître encore plus la sécurité de son investissement, ce type d’opérateurs privilégie souvent un partenariat local. Enfin, dernier point important, les IDE de ce type sont souvent portés par des membres de la diaspora, des nationaux ou des enfants de nationaux vivant et ayant fait leur fortune à l’étranger. En Chine, par exemple, les IDE ont été, en premier lieu, le fait des Chinois d’origine. Améliorer l’attractivité ne peut donc pas résulter de quelques mesures isolées, mais doit s’inscrire dans une démarche d’ensemble. Il ne suffit pas d’adopter un code d’investissement favorable à l’investisseur étranger ou changer la règle de propriété du capital (avec l’abolition de la règle 51/49) pour croire que ce type d’investisseur va accourir. Il faut bien plus que cela. Dans ce domaine, la compétition est rude.

Qu’est-ce qui manque concrètement pour un pays comme l’Algérie pour faire partie réellement des pays émergents et s’engager sérieusement dans le développement durable ?
Tout d’abord, émergence ne signifie pour autant développement durable. Il s’agit de problématiques différentes. Pour ce qui est de l’émergence, je crois qu’il ne faut pas chercher à tout prix à rejoindre le groupe de ces pays. L’Algérie n’en a ni les capacités ni les ressources sur le court terme. Du reste, on risque de faire fausse route en se donnant un tel objectif. Le pays doit choisir son propre chemin pour réunir les conditions de son développement durable et inclusif, en tirant avantage et en exploitant au mieux les opportunités qu’offre l’évolution de l’économie mondiale et régionale, en s’intéressant à des niches qui sont porteuses, comme celles générées par la quatrième révolution industrielle en cours. Pour ce faire, il serait plus judicieux de commencer par revenir à la réalité et ne pas surestimer nos capacités. La dépendance aggravée à l’égard des hydrocarbures et la gestion criminelle des ressources publiques pendant plus de 20 ans, conjuguées à un souverainisme de façade ont fortement érodé la compétitivité et l’image du pays. Avec les niveaux de réserves de change atteints au début de la décennie, on avait laissé croire qu’on était presque de niveau égal aux pays européens et que c’était durable. Aujourd’hui, dans le classement international, on a été ramené à notre position réelle, à la catégorie des pays à revenu intermédiaire de niveau inférieur. Et rien ne dit que ce statut sera conservé si un plan de relance sérieux n’est pas mis en place. En fait, n’eût été le positionnement géostratégique du pays et son potentiel naturel, on aurait fait partie des pays dont on ne se soucie guère, pas même au niveau régional. C’est le langage de vérité qu’il convient d’avoir vis-à-vis de soi-même si on veut ne pas vivre dans un mirage. Pour construire une économie forte et résiliente, il convient de faire un état des lieux objectif de nos capacités, d’identifier les contraintes internes et externes auxquelles on fait face, de construire une stratégie nationale inclusive et modulable qui tirerait avantage des opportunités offertes par les transformations régionales et mondiales, de compter sur ses propres forces, y compris celles qui sont à l’étranger. C’est ce qu’ont fait avec succès des pays comme la Corée du Sud et la Malaisie. Mais cela suppose un préalable, il est d’ordre politique. Sans démocratisation de la vie sociale et économique, sans adhésion des forces sociales du pays, il est illusoire d’aboutir à un quelconque résultat, même par la contrainte. L’expérience du Chili ou de l’Argentine n’est pas reproductible, encore moins un retour vers la situation d’avant-2019 où le tout répressif pouvait prévaloir. La société a fondamentalement changé. Il convient d’en tenir compte pour l’avenir.

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Dr. Naceur Bourenane, socioéconomiste, consultant international, spécialiste du financement du développement du secteur privé et Secrétaire général du Forum international de la gouvernance des entreprises publiques, ancien cadre supérieur à la Banque africaine de développement, ancien Directeur de recherche et ancien chargé de cours et professeur associé dans plusieurs universités africaines, européennes et latino-américaines, auteur de nombreuses publications sur les questions de financement du développement.