La décision du président tunisien Kais Saied de supprimer, mercredi 22 septembre, l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des projets de loi, de légiférer par décrets présidentiels et d’exercer le pouvoir exécutif avec l’aide d’un gouvernement qu’il devra nommer dans les prochains jours, semble conduire la Tunisie vers des clivages que le pays n’a pas connus depuis l’adoption de la Constitution de 2014.

Par Anis Remane
Au vu des développements politiques en cours dans ce pays voisin, la ligne de partage oppose désormais les courants qui l’accusent de dérive autocratique à ceux qui soutiennent en revanche sa démarche et n’hésitent pas à lui prêter main forte en organisant des rassemblements populaires en sa faveur.
Ce clivage est apparu nettement hier à Tunis où deux rassemblements ont été organisés : le premier en signe de refus des mesures exceptionnelles que le président Saied a annoncé prendre mercredi dernier, le second en soutien à sa démarche d’«assainir» le paysage politique du pays de politiciens jugés corrompus, incompétents ou sans autre logique que leurs intérêts propres. Les deux manifestations sont venues rappeler le fossé important qui se creuse actuellement entre des masses populaires acquises à la démarche présidentielle et des élites politiques, associatives et intellectuelles inquiétées par la perspective que les mesures de contrôle du pouvoir prises par le chef de l’Etat, M. Saied, ne débouchent sur une remise en cause profonde de la révolution de 2011 qui a renversé le régime de Benali.
La comparaison entre l’actuel locataire du palais de Carthage et l’ancien dictateur mort en exil en Arabie Saoudite en septembre 2019 ne tient pas la route tant les deux hommes comme leurs contextes sont diamétralement différents. Il n’en demeure pas moins que le président Saied court le risque d’une radicalisation de la classe politique qui le pousserait à s’isoler et à répondre à l’opposition par la répression. Ce scénario est d’autant plus plausible que le gouvernement qu’il a annoncé constituer pour diriger les affaires du pays qui fait face à une violente crise économique tarde à voir le jour. Ceci alors que les partenaires importants de la Tunisie ne cachent pas leur inquiétude.
Début septembre, le Haut représentant de l’Union européenne et vice-président de la Commission, Josep Borrell, en visite à Tunis, a fait part «des appréhensions européennes quant à la préservation des acquis démocratiques en Tunisie, qui seuls sont à même de garantir la stabilité et la prospérité du pays». «Le libre exercice du pouvoir législatif et la reprise de l’activité parlementaire font partie de ces acquis et ils doivent être respectés», a-t-il ajouté selon un communiqué de la commission européenne, le 10 septembre dernier.
Samedi 25 septembre, c’était au tour des Etats-Unis d’être «préoccupés par les mesures d’exception de Saïed». Il y a deux jours, en effet, le porte-parole du Département d’Etat américain, Ned Price, a appelé le Président tunisien à élaborer un plan avec un calendrier clair pour entamer un processus de réforme inclusif. «Nous partageons avec le peuple tunisien son but qui consiste en la formation d’un gouvernement démocratique qui réponde aux besoins du pays en proie aux crises économiques et sanitaires», a déclaré le porte-parole de la diplomatie étasunienne ; ajoutant que Washington est «préoccupé par le fait que les mesures de transition se poursuivent indéfiniment». «Nous appelons, comme la majorité des Tunisiens, le Président de la République à élaborer un plan avec un calendrier clair pour entamer un processus de réforme inclusif qui implique la société civile et les différentes sensibilités politiques», a ajouté Ned Price.
Le chef de l’Etat tunisien avait décidé le 25 juillet de révoquer le Chef du gouvernement Hichem Mechichi, geler les pouvoirs du Parlement pour une durée de 30 jours, et de lever l’immunité des députés dans le cadre de mesures d’exception. Kaïs Saïed avait annoncé également qu’il s’arrogeait le pouvoir exécutif avec l’aide d’un gouvernement dont il désignera le chef et a procédé dans les jours suivants à une série de limogeages de ministres et de hauts responsables dans l’appareil de l’Etat. Une partie de poker dont la durée risque de se retourner contre lui. n